Sahel : aux origines de la crise sécuritaire Conflits armés, crise de la démocratie et convoitises extérieures

, par admin, Mireille Fanon Mendes France

Moussa Tchangari, secrétaire général d’Alternative Espaces Citoyens, à Niamey, est aussi membre de la Fondation Frantz Fanon. Dans cette analyse fouillée et très bien documentée, Sahel : aux origines de la crise sécuritaire, Moussa Tchangari met « en lumière les grands enjeux politiques de la crise sécuritaire en cours au Sahel. Il n’a pas la prétention d’aborder tous les aspects de cette crise, encore moins celle d’apporter des réponses à toutes les questions que l’on se pose sur cette situation.(…).

Introduction
Depuis les années 2000, l’espace sahélien est devenu un des plus chauds théâtres de conflits armés en Afrique. Sur la dizaine de pays qui composent cet espace, qui va du Cap Vert au Tchad, seuls quelques-uns échappaient en 2017 au phénomène de la violence organisée et du terrorisme. Et ce malgré les avancées, parfois très remarquables, que certains d’entre eux ont pu réaliser, depuis le début des années 1990, dans la construction d’un État de droit reconnaissant les droits humains fondamentaux.
S’il est vrai que certains pays sahéliens sont coutumiers de la violence armée depuis leur accession à l’indépendance (on pense notamment au Mali, au Niger et au Tchad), il reste que c’est la première fois qu’ils font l’expérience du terrorisme, avec des attentats meurtriers perpétrés parfois au coeur même de leurs capitales. C’est aussi la première fois, depuis le précédent tchadien, que des forces régulières d’un État sahélien perdent le contrôle de vastes espaces territoriaux, et que des forces extérieures sont appelées à la rescousse. Pour le résultat que l’on sait.
Aujourd’hui, la montée en puissance des groupes armés, qu’il s’agisse des groupes djihadistes ou autres bandes armées, constitue une source légitime d’inquiétude aussi bien pour les États de la région que pour la communauté internationale. Car la tentation de la violence armée continue visiblement d’être très forte au sein d’une jeunesse sahélienne, urbaine et rurale, animée par un sentiment d’abandon et d’injustice, et surtout largement convaincue qu’aucun changement significatif ne peut se réaliser de manière pacifique.
Venant d’une jeunesse qui n’a pas ou peu connu les régimes autoritaires civils et militaires successifs, ce sentiment est lourd de sens : il sonne comme un échec cinglant de tout ce qui a été entrepris pendant un quart de siècle pour pacifier l’espace public. La démocratisation n’a pas tenu ses promesses. Et pas seulement celle de pacifier l’espace public. Elle n’a pas tenu non plus celle d’ouvrir des perspectives d’une vie meilleure pour l’écrasante majorité de la population. Comme le disent les Hausa, « le maquillage n’a même pas rapporté le prix du savon ».
L’idée d’écrire ce texte est venue de mes échanges avec des personnes de divers horizons (chercheurs, acteurs de la société civile, diplomates, journalistes, citoyens ordinaires, décideurs politiques). Des personnes toutes intéressées, parfois même très préoccupées, par la situation sécuritaire qui prévaut dans la bande sahélo-saharienne et dans le bassin du lac Tchad. Ces échanges m’ont fait sentir le besoin de partager quelques-unes de mes idées avec un public plus large ; dans l’espoir de contribuer à un débat sérieux autour des enjeux et des défis que soulève la situation inédite que nous vivons en ce moment.
À la faveur des conférences et colloques sur la thématique de l’extrémisme violent et de la radicalisation, j’ai compris que beaucoup de spécialistes africains s’abstiennent parfois d’aborder la question sous l’angle politique, pensant ainsi ménager les susceptibilités des organismes extérieurs initiateurs de ces conférences et colloques, et parfois aussi celles des autorités nationales. J’en ai conclu qu’il n’est pas dans l’intérêt de tous que les causes profondes soient effectivement mises en évidence. Et pas seulement parce qu’en période de conflits, cela peut légitimer ou délégitimer un camp, mais parce que cela permet aussi de trancher sur la pertinence et l’efficacité des réponses qui sont apportées.
Ce texte est donc une tentative de mise en lumière des grands enjeux politiques de la crise sécuritaire en cours au Sahel. Il n’a pas la prétention d’aborder tous les aspects de cette crise,encore moins celle d’apporter des réponses à toutes les questions que l’on se pose sur cette situation. Certains lecteurs seront peut-être déçus de constater que, contrairement à ce que laisse imaginer le titre, l’analyse ne porte, pour l’essentiel, que sur le Mali et le Niger ; mais tous comprendront que j’ai voulu par ce titre attirer l’attention sur le fait que c’est l’avenir de toute la région qui se joue à travers l’évolution politique ces deux pays.