« Retournez dans vos banlieues ! » par Mireille Fanon Mendes France

Lors du rassemblement devant la gare du Nord, organisé, samedi 30 juillet, à la demande de la famille du jeune Adama Traoré, tué par la police le 19 juillet dernier, un commissaire, muni d’un mégaphone, a exhorté les nombreux manifestants à retourner dans leurs banlieues. N’a t il pas simplement conseillé, sous la forme d’une injonction, à tous de retourner dans leur respective rue Cases Nègres [1] ?

Curieuse adresse, pour le moins racialisante et orientée par une ségrégation spatiale assumée. Il a demandé, à tous ceux et celles qui étaient venu-e-s soutenir la famille du jeune Adama et demander justice, de retourner rapidement dans leurs habitats construits par les pouvoirs successifs ; pour ceux-ci, en effet, il était impensable que les personnes envoyées dans ces endroits excentrés et parfois désertés de tout espace social institutionnel, soient traitées sur le même plan d’égalité que les Français de souche.

La mixité sociale s’est réduite à mettre dans les nombreuses rue Cases-Nègres, construites hors des centres villes, à la fois les Français pauvres, sans travail, marginalisés pour un certain nombre de raisons et les racialisés qui, eux, y étaient envoyés en raison de phénotypes raciaux tels que la pigmentation de leur peau ou d’éléments qui faisaient leur en-commun, comme la religion…

Ce « retournez dans vos banlieues », au-delà d’être une curieuse injonction, montre combien l’inconscient collectif français est habité, profondément, par la croyance qui a organisé nombre de sociétés occidentales à partir de la catégorisation mise en place lors de la traite transatlantique et de la mise en esclavage forcée de plus de 12 millions de personnes.

Tout le monde a, bien sûr, refusé d’y répondre et est resté face à cette police, arrogante qui cherchait, par tous les moyens, à se débarrasser de ces potentiels « terroristes » venus de leur rue Cases-Nègres.

Reconnaissons au moins à la police, qu’après avoir pris dans une nasse plus de 500 manifestants pacifiques, elle n’a, pour une fois, pas fait usage d’arme létale. Elle a tenté une autre stratégie. Faire pression sur les manifestants hors de la nasse en leur demandant de dégager la voie publique, obstruée uniquement par les nombreux véhicules des brigades présentes sur le terrain, en leur faisant miroiter que leurs amis pourraient sortir une fois qu’eux auraient quitté les lieux.

C’était sans compter sur l’esprit de solidarité de ceux qui entourent la famille Traoré. Pas question de retourner rue Cases Nègres sans être sûrs que chacun ne sorte sans ennui ou contrôle.

Si la voie a été, pendant un moment, rendue au trafic, ceux à qui s’adressait ce « retournez dans vos banlieues » ont vite repris le pavé. Aucun des « nassés » n’étant sorti.

Il aura fallu plus de 4 heures pour que tous soient libérés.


photo © Mireille FMF

Combien faudra t il de temps pour que ceux qui ont asphyxié Adama Traoré soient traduits devant la justice ?

Combien faudra t il de temps pour que cesse l’impunité dont jouissent les policiers qui, par un usage excessif de la force, de nombreuses fois dénoncé, tuent des hommes, des femmes et des enfants innocents ou non armés ?

Combien de temps faudra t il pour que les élites politique, intellectuelle et médiatique commencent à déconstruire le storytelling d’un récit national qui continue d’instiller, en la glorifiant ou en faisant comme si elle n’existait pas ou n’avait pas d’importance, l’idéologie de la catégorisation de la société par le pseudo-concept de « race » qui a inauguré la colonialité du pouvoir et du savoir ?.

Quand accepteront ils d’historiciser cette mise en place de la classification de l’humanité par ce pseudo-concept et de séquencer la construction des autres formes de racisme à partir de cette historisation ?

Quand l’afrophobie, organisée à partir de cette catégorisation/classification, sera t elle considérée comme une violation grave des droits fondamentaux des Afro-descendants et des Africains et comme une remise en cause du principe fondateur de la Charte des Nations unies qu’est la non-discrimination avec son corollaire l’égalité ?

C’est à cela qu’engage le combat pour la vérité et la justice mené par tous ceux qui sont aux côtés de la famille Traoré, mais aussi des familles qui ont vu un des leurs tués à la suite de violences policières.

Oui, les vies noires comptent, cela fut signifié, dès le XIIIme siècle, dans la Charte Manden « une vie n’est pas plus respectable qu’une autre vie, de même qu’une vie n’est pas supérieure à une autre vie », avec pour conséquence que « toute vie étant une vie, tout tort causé à une vie exige réparation ».

Pourquoi les sociétés guidées par la Modernité n’ont elles pas cherché à se nourrir de la sagesse d’autres cultures ? Elles ont simplement appliqué le même principe de la hiérarchisation ; pour elles seules comptent la culture occidentale. Cette perception du monde les a autorisés à construire une humanité basée sur la mise en place d’un racisme structurel et institutionnel venant renforcer la violence du système capitaliste qui a trouvé sa raison dans l’instauration du premier marché globalisé d’êtres humains, que furent la traite transatlantique et la mise en esclavage forcée.

Que ce soit de cette traite transatlantique, de cette mise en esclavage à l’assignation économique, sociale, culturelle, environnementale, civile et politique faite à tous ceux qui devraient rester dans leurs rues Cases Nègres, il y a urgence à ce que soit mise en place une justice réparatrice. Et ce partout où vivent les Africains et les Afro descendants. Aujourd’hui ils sont debout et veulent que leur voix soit entendue : « Black live matter ! »

Paris, 2 août 2016

Notes

[1Roman de Joseph Zobel, adapté au cinéma par Euzhan Palcy en 1983