Entretien avec Mireille Fanon Mendès France : “Nous sommes debout et nous avons une voix” Par : Ccif


Crédits Photos : Radio Canada/Christian Côté

1) Qu’est-ce qui vous a particulièrement indigné dans les propos de Laurence Rossignol : "Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres afric....des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. [...] Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. [...]"

Ce qui m’a d’abord sauté aux yeux c’est l’aspect négationniste de ses propos. Elle réécrit l’histoire. Je sais à quoi elle veut faire référence quand elle passe de "nègres afric...” à "nègres américains qui étaient pour l’esclavage", elle fait référence à des rois africains qui vendaient certains de leurs sujets aux colonisateurs arrivés lors de la traite négrière. De cette façon elle raye la responsabilité et le rôle des puissances coloniales qui ont organisé la traite négrière et développe l’idée que des esclaves ont participé à leur propre mise en esclavage. Elle affirme cela non comme une exception mais comme une donnée centrale de nature à impressionner un public non averti à la recherche de référence intellectuelle et à nourrir les arguments afrophobes.

Cette erreur est proprement inadmissible. La traite négrière a touché 12 millions de personnes arrachés à leur continent pour l’unique raison qu’ils étaient "noirs"et ce pendant quatre siècles. La traite s’est faite sur tous les continents. Elle a transfiguré l’ordre du monde de l’époque avec des conséquences qui se font toujours sentir encore aujourd’hui.

Qu’il soit possible de dire des choses pareilles avec un rang de ministre est très révélateur de la libération de l’impensé raciste et du fait que l’invisibilité des afros sur le plan social, culturelle et économique est bien institutionnelle et structurelle.

A la seconde lecture, ce qui m’a frappé est qu’une fois de plus, il s’agissait de partir bille en tête contre ces marques de vêtements et les femmes voilées. Elle est Ministre des Droits des Femmes et à ce titre, elle devrait être la première à savoir qu’on a le droit de se vêtir comme on le veut, dès lors qu’on est majeur. Laurence Rossignol s’arroge le droit de donner des ordres aux femmes voilées et de s’immiscer dans leur vie privée.

Enfin, à la troisième lecture, il y a cette comparaison entre ces femmes portant le voile et les "nègres afric...américains" pour l’esclavage. Par cette comparaison, Laurence Rossignol veut faire entendre que ces femmes seraient mises sous-tutelle de leur mari et de leur religion tout en choisissant délibérément cette mise sous-tutelle, ce qui donne une ampleur toute différente à son propos.

2) A votre avis que révèlent en lame de fond les propos de la ministre ?

Par ces propos et cette comparaison, Laurence Rossignol dévoile l’idéologie des gouvernants. Une idéologie islamophobe, négrophobe et une idéologie imprégnée de relents de colonialisme, qui continue, in fine, à hiérarchiser les races et les cultures.

Cette idéologie ne se limite pas à des propos. Elle se traduit aussi par des lois. Les lois sur l’interdiction du voile sont des lois discriminantes et racistes, elles confirment ce que veut prouver le gouvernement, il y a "nous" et "les autres" et cela est "légalisé" par une loi.

Nous avons affaire à une idéologie de la domination portée, depuis le soit disant "siècle des Lumières", par la Modernité européenne. Ce concept de modernité européenne ne repose que sur le modèle dit de l’Europe de l’Ouest. c’est ce qui a permis la colonisation, le colonialisme ; il n’y avait pour les Européens que ce modèle éclairé qui devait être appliqué, y compris par la plus extrême violence, aux peuples qui étaient dans la nuit de la pensée. Les tenants de cette pensée européenne n’ont jamais jugé utile de remettre en cause leur croyance en une hiérarchie des races etc es cultures, et particulièrement après l’accession à l’indépendance des peuples libérés du joug colonial.

A partir de 2011, après les événements du 11 septembre, il s’est opéré un retournement et une accentuation grave de cette idéologie de la domination hégémonique qui a touché les domaines de la vie des uns et des autres. Mais ce qu’il faut noter, c’est que dans ce contexte, tous les refoulés, entre autres afrophobes, xénophobes, islamophobes sont ressortis.

3) Que pensez-vous des propos tenus par Manuel Valls le 4 avril dernier au théâtre Déjazet ? ("Ce que représente le voile est l’asservissement des femmes", "[Il faut] un sursaut identitaire et culturelle")

Ils sont symptomatiques de la faillite morale, sociale et politique de ce gouvernement. Si le problème sont les femmes qui portent le voile et les antiracistes qui se battent pour la non discrimination et l’égalité, c’est bien faire la preuve que ce Ministre ne connaît pas son devoir de ministre d’Etat. Il se trompe de cible. En tant que Premier Ministre, son travail est , pour ne prendre que deux points, premièrement d’assurer une politique étrangère respectueuse des normes impératives du droit international et respectueuse de ses obligations internationales.

Il n’y a pas si longtemps, en 2008, Manuel Valls affirmait "Oui, la cause de la Palestine est la cause du Droit, de la Justice, du droit des Palestiniens à disposer d’un Etat et à vivre en paix". Que s’est il passé depuis pour aboutir à ce retournement ?

Ensuite de lutter sérieusement contre le chômage ; il pourrait être demandé à ce ministre de fournir des statistiques transparentes quant au nombre de chômeurs dans les doms-toms. Cela mettrait clairement à jour des différences de traitement de la part de notre République "une et indivisible" qui maintient toujours invisibles les personnes d’ascendance africaine et cela permettrait peut-être de se concentrer, entre autres sur le problème du chômage des jeunes et plus généralement de la situation économique et sociale de ces territoires...

Sur son utilisation du terme "salafisme", Manuel Valls fait preuve d’un amalgame extrêmement dangereux, indigne d’un Premier Ministre ; cela montre la faiblesse de pensée dont fait preuve ce gouvernement. Ils emploient n’importe quoi dans n’importe quel contexte dans un amalgame dangereux pour les personnes qui sont visées mais aussi pour la crédibilité du travail de ce gouvernement. Si je pouvais donner un conseil, ce serait de comprendre la différence entre salafisme et pratique de l’Islam, entre salafisme et port du voile et de cesser de stigmatiser les citoyens et citoyennes. Et surtout de lutter contre les extrémismes non par des réactions guidées par l’horreur mais par des réactions raisonnées qui protègent l’ensemble des femmes, des enfants et des hommes vivant sur l’ensemble du territoire et surtout les traiter selon le principe fondateur de la Charte des Nations unies, la non-discrimination et son corollaire l’égalité.

4) Quelles sont les procédures que la fondation Frantz-Fanon comptent lancer contre les propos de la Ministre, aux côtés du CCIF ?

Il est important de ne pas laisser ces propos dans un espace vide. Il y a trois moyens légaux à utiliser :

Tout d’abord, une plainte devant le tribunal administratif pour engager la responsabilité de l’Etat. En tant que ministre, ces propos ont un impact sur la vie des femmes, constituant une faute grave engageant la responsabilité de l’état.

Ensuite une plainte sera déposée contre la ministre à la cour de justice de la république pour "injures publiques à caractère raciales".

Et enfin une plainte au pénal pour ses propos négationnistes et racistes. Il y a déjà plus de 400 plaignants et plaignantes.

5) Pour vous que représente cette action de groupe ?

Elle permet d’instituer un rapport de force qui s’engage et qui montre d’une part, que nous ne sommes, nous les victimes de la racialisation, de la xénophobie et de l’islamophobie, plus prêts à nous taire et à rester dans l’espace qu’ils veulent nous assigner. Il faut aussi montrer que la construction de l’invisibilité et de la stigmatisation doit se terminer. Nous sommes debout et nous avons une voix ; ils doivent nous regarder et nous entendre. Toutes les fois où cela sera nécessaire, nous serons debout partout où nous serons victimes, regardés pour ce que nous ne sommes pas.

Le Dossier "antiracisme" de Libération vient entériner l’idée qu’il y a les blancs et les autres. Notre combat consiste à se débarrasser de ce "eux et nous" pour aller vers une citoyenneté solidaire, inclusive et non discriminante.

Elle permet une confrontation des idéologies : l’idéologie de l’émancipation contre l’idéologie de l’aliénation. C’est bien parce que ce rapport de force existe qu’ils sont dans la confrontation et qu’ils mettent en place, pour de mauvaises raisons, des politiques qui démontrent qu’ils ne désirent pas cette société que nous appelons et que nous construisons. Il s’agit bien de domination. L’idéologie de l’aliénation n’a d’autres outils que d’employer la loi pour tenter de faire taire nos voix. Alors, nous aussi nous utilisons la voix juridique pour que la “rule of law” soit respectée par ceux qui visent plutôt à la violer.

Pour illustration, que penser de ce jugement condamnant à trois mois de prison un individu pour "racisme anti-blanc" après avoir traité une personne de "sale blanc", alors que lorsque un jeune dans l’enceinte de son collège se voit dire par un des ces camarades de classe "je ne te parle pas, ta figure est couverte de ’merde’", c’est lui qui est traîné devant la justice parce qu’il a réagi avec vivacité. De victime il s’est retrouvé coupable, aucune sanction pour ces propos hors d’entendement. Au travers du juridique, les tenants de l’idéologie de l’aliénation créent de faux concepts, tel que celui du racisme anti-blanc qui est du même ordre que celui de la race utilisé pour esclavagiser, tuer, dominer, coloniser....

L’universalisme abstrait est le piège de l’antiracisme moral qui utilise les mêmes ressorts que le racisme traditionnel, à savoir imposer les codes de l’antiracisme acceptable en aliénant les premiers concernés.

#EnsembleNousSommesPlusForts

Source : CCIF