UN HOMMAGE A HOCINE AIT AHMED

Le décès d’Ait Ahmed : événement politique de Ghazi Hidouci

Le décès d’Ait Ahmed est un phénomène naturel attendu ces derniers mois ; cela fait énormément de peine à ceux qui l’ont aimé et il est nous est difficile de développer nos commentaires…traditionnels. Nous nous souvenons avec tendresse comment au moment où les réformateurs étaient bien seuls et bien bizarres à ramer en 1990 pour le changement de régime, nous eûmes un véritable bonheur à le voir entrer développant la même perspective après vingt cinq ans de clandestinité et une histoire lourde et tragique de répression.

Nous ressentîmes comme une grande victoire cette arrivée qui correspondait à un grand moment alors de la concrétisation de la diversité politique, et je me souviens, du grand plaisir que nous eûmes à préparer avec des vieux amis [1], son arrivée et à la vivre.

De toute façon, nous ne pouvions pas faire autrement que ce qu’il disait… Beaucoup de choses se passaient autour de nous, et d’abord ce mouvement féminin et masculin des droits civiques et de lutte contre la torture. Toute la transformation radicale nous semblait à portée de la main. Il fallait oser dompter l’hydre militaire, sa voie écoutée par le peuple et son expérience nous donnaient de riches leçons. S’impliquer pour le retour triomphal d’Ait Ahmed exigeait une conscience acquise et un effort pour éviter l’entreprise policière de division que nous accomplîmes avec grand bonheur. Les enjeux d’achèvement de la libération qu’il privilégiait avaient été détournés en 1962 ; il était profondément important que nous les assumions. C’était un moment de prise de position qu’il fallait assurer en dépit de tous les obstacles, militaires mais aussi civils, nourris par les intérêts de partis et de clans. En définitive nous fumes battus par un coup d’Etat selon sa formule personnelle et nous résolûmes à l’échec en raison de la terreur de masse qui empêchât ensuite la solution de paix.

De nombreux aventuriers politiques des partis vivotant collés au régime en Algérie ne reculent pas encore aujourd’hui malheureusement, avec cynisme, (ce qui est classique), pour tenter de récupérer la mémoire du réel militant et ancienne figure de révolution Hocine Ait Ahmed. Le risque de suivre leur démagogie trouble notre silencieux hommage et nous fait honte de crainte de nous mêler à leur bruit.

Une grande polémique s’installe néanmoins sur les réseaux sociaux algériens, (incontrôlables), pour situer le militant non dans le passé mais dans l’actualité marquée par le débat fatigué qu’impose le régime pour cacher sa déchéance. Les questionnements du réseau social, le régime évite surtout d’en parler sur le plan de la politique réelle, bien plus noble dont il est l’expression, tout en donnant l’illusion du deuil.

Notre langage politique consiste à cette occasion à rappeler les messages profonds de la lutte politique d’Ait Ahmed. Un des principaux acteurs de la lutte pour l’indépendance algérienne meurt aujourd’hui ; n’oublions pas alors, ce qui est tu, qu’il est le témoin réel en 1956 du coup d’Etat (déjà !) contre le projet de plateforme de la Soummam, qui tentait d’organiser le régime politique du peuple en guerre. Abane le faisait parce-que la direction politique installée par la guerre l’évitait. Abane, le responsable de la plateforme de la Soummam a été alors assassiné et Ait Ahmed a ouvert immédiatement la critique sur le régime alors en gestation. Ce travail essentiel demeure fondamentalement actuel, les crises s’emboitant parfaitement. Le témoignage irréfutable autorise la critique militante interne et la stimule. Nous avons le devoir de dire au défunt que nous ne clorons pas cette critique jusqu’à l’épuisement de cette problématique.

Dans cette logique, Ait Ahmed il y a de cela soixante ans a refusé l’ordre nouveau instauré après l’indépendance en juillet 1962, en instrumentalisant le FLN qui n’était déjà plus qu’une fiction, un parti coupé du peuple et de ses meilleurs cadres populaires, par la force de manière unilatérale des militaires stationnés aux frontières. Ce régime policier et mystificateur du socialisme a créé [2] une fiction du pouvoir présidentiel protégée jusqu’à l’absurde, qui a servi l’autorité militaire organisée en mafia.

Aujourd’hui, en 2015, au moment où les algérien (ne) s l’enterrent, le pouvoir mourant fait l’exact inverse de ce qu’exigerait la protection de la Nation, pourtant en danger extrême. En état de sidération résultant de sa décomposition, ce pouvoir agonisant manigance des cuisines honteuses de trafic de la constitution pour ébranler les faibles équilibres de la constitution et faire disparaitre les garanties aux libertés des citoyen (ne) s.

Persuadé d’être arrivé à une recomposition de la classe politique au profit des patrons spéculateurs, il veut confier des pouvoirs exorbitants au patronat prédateur, et soustraire le gouvernement au contrôle judiciaire pour l’ensemble des scandales de corruption. L’exécutif choisit enfin, à l’issue d’une crise pitoyable de payements, de donner des gages aux riches spéculateurs, et rompre définitivement le principe d’égalité avec les citoyen (ne) s pauvres. Cette triste actualité est fortement mise en question par le débat que ne manquera pas de provoquer le décès d’Ait Ahmed dont tout autant la symbolique que la durée vont entrainer un changement du débat politique.

Il est malheureux mais non étonnant que les partis d’opposition, qui tentent de s’unir, en rang d’hypocrites croque-morts, ne parviennent pas à saisir cette occasion, encore une fois. La classe politique veut aujourd’hui lui rendre hommage en oubliant ce pour quoi il a lutté. L’hommage arrive trop tard ! De tout temps, ces partis se servent des hommes et femmes à grand caractère pour se légitimer dans la course au pouvoir ; Ils brisent les mémoires comme verre quand leurs intérêts ne les soutiennent pas : nul n’est dupe !

En 2015, Il n’a jamais été question de pleurer Ait Ahmed et d’obéir à la loi, comme le soutiennent les crétins fatigants et fatigués qui appellent au deuil en oubliant de le lier au moment d’usurpation où s’élabore la constitution du pouvoir des spéculateurs. L’enjeu véritable aujourd’hui n’est plus l’adoration de la relique FLN ou ANP. C’est fini pour Ait Ahmed en 1962 et pour d’autres, dont notre génération au fil du temps de la prise de conscience concrète.

Il y a une constante dans le mouvement actuel spécifiquement pour une réponse concrète et le succès du « printemps arabe » en dépit de sa crise apparente. Nous vivons en Algérie une énorme transition et ce décès est l’occasion de l’émergence de douloureuses vérités. Le long deuil officiel et les circonstances de l’enterrement vont provoquer en dépit de la censure des discussions publiques en prise sur l’actualité stratégiques.

Son expérience nous permet de vivre en ce moment la transformation radicale du modèle étatique qui nous était familier. Nous observons le déroulement d’un dispositif par lequel les accapareurs de biens publics s’installent au pouvoir comme classe dominante. Ces actes passent pour parfaitement légaux le pays étant soumis à l’état d’exception sans libertés politiques : à la mort d’Ait Ahmed, nous avançons pas à pas vers une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques et de la figure d’Etat.

Le respect de sa mémoire veut que son problème reste le notre, en 1990 et aujourd’hui : la réhabilitation du politique, le retour à la noblesse politique de la lutte du peuple de 1956 [3] . Il s’est comme nous exilé mais la vérité ne change pas avec le temps. Un demi-siècle plus tard la situation est celle d’une lame de fond de trahison politique incapable depuis presque soixante ans de trouver une voie économique et sociale correcte, incapable d’éviter la décennie de sang gérée directement par l’état major de l’armée, incapable depuis de corriger un instant les douze ans de prédation de grande ampleur [4]

Alors que le système socio-économique et des politiques déployées dressent des pans entiers de la société les uns contre les autres, travailler à comprendre comment un ensemble de problématiques transversales s’enchevêtrent et finissent par « fabriquer un écheveau de violences et d’inégalités » est plus que nécessaire. Il ne s’agit pas de plaquer des idées abstraites sur des situations « idéalisées » ou « dévalorisées » mais bien d’agir pour l’immédiat et le futur, le présent possible et ce qu’il faut construire par la lutte, en gardant comme fil conducteur à la fois la délibération démocratique et la volonté de regrouper la grande majorité des citoyen (ne) s. Notre message d’enterrement est bien de penser et agir dans cet objectif.

Ghazi Hidouci 30 décembre 2015