Soixante ans après l’Appel du 1er Novembre 1954 - Indépendance menacée et négation de la Citoyenneté

, par Omar Benderra

Loin d’être la célébration festive et unitaire d’une épopée héroïque et glorieuse vers la liberté, le soixantième anniversaire du 1er novembre 1954 se déroule dans l’atmosphère raréfiée d’une crise de régime et d’une sinistre fin de règne. La dégradation de l’état de santé du Chef de l’Etat, même si elle arrange les autres acteurs majeurs du pouvoir, augure de transactions complexes pour assurer une succession encore indéchiffrable. Pour autant, cette phase problématique sera-t-elle l’occasion d’un renouvellement du personnel et de mœurs politiques marquées par la violence et la corruption ? Ou de continuité dans la régression jusqu’à la désintégration de l’Etat, voire du pays ? Il s’agit en effet des enjeux et des implications des sourdes luttes en cours au sein du sérail. Des luttes généralement contenues dans les limites du pouvoir mais qui donnent lieu à de sporadiques éruptions publiques.

Economie informelle, pouvoir informel, Etat informel

Dans le dispositif actuel, le président de la République n’exerce qu’une autorité très relative, l’association de généraux et d’affairistes qui forment le vortex du régime se satisfait pleinement de ce chef d’état davantage affaibli par la maladie dont l’entourage assure la réalité des fonctions. Les arbitrages courants s’effectuent - pas toujours dans la sérénité - entre les principaux dirigeants, mais la préservation de la dictature étant la pierre angulaire d’une négociation permanente entre intérêts divergents, la cohésion d’ensemble du régime est jusqu’à présent respectée même si ses capacités de contrôle sont visiblement atteintes.

L’absence du chef de l’Etat exacerbe le vide politique sidéral qui mine l’Algérie depuis des décennies. Organisé de longue date par la police politique, ce vide politique n’est certainement pas comblé par les manipulations de façade orchestrée par la presse « indépendante » et une opposition « agréée » chargée de l’agitation de façade. Seules de rares personnalités indépendantes expriment des points de vue autonomes. Le moins que l’on puisse dire est que les citoyens manifestent un grand détachement devant les jeux de rôles organisés par la police secrète. Tout autant, l’opinion demeure complétement insensible au spectacle de bureaucrates d’une opposition télécommandée qui réinventent à l’infini les portes ouvertes d’une « transition » incantatoire, vide de contenu. A la différence de cette opposition de laboratoire, beaucoup d’Algériens n’ont pas oublié que les conditions d’une transition politique avaient été concrètement définies et articulées par le regretté Abdelhamid Mehri dans son Mémoire au chef de l’état du 5 mars 2004 [1]. Du côté officiel, les poussives tentatives conduites par des fonctionnaires sans envergure de lancer un débat sur une énième révision constitutionnelle buttent également sur le même mur d’indifférence. Pour en avoir payé le prix du sang pendant la guerre civile vicieuse et oblique des années 1990 et assisté depuis au pillage effréné des ressources, les algériens connaissent le rôle des uns et des autres dans la mise en coupe réglée du pays.

La réalité des fractures algériennes est difficile à cacher. Selon la Ligue algérienne de Défense des Droits de l’Homme, 24% des 39 millions d’Algériens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Des millions d’algériens survivent entre indigence, précarité et chômage alors que s’étalent dans les journaux les acquisitions immobilières en Europe de la nouvelle bourgeoisie mafieuse. Malgré une aisance financière inédite et durable grâce aux seuls hydrocarbures, la croissance est dangereusement atone. Dans une fuite en avant pour calmer les bouffées de mécontentement le régime distribue massivement subventions et crédits sans contrepartie, alimentant l’économie informelle, l’inflation et une consommation exagérée. Sans cap ni pilotage économique, le pays dérive sur l’erre d’une rente qui s’amenuise irrémédiablement. Les dépenses publiques monumentales, plusieurs centaines de milliards de dollars depuis le début des années 2000, ont un impact tout à fait marginal dans la création de richesses et la croissance. L’Algérie ne produit presque rien et importe tout ce qu’elle consomme.

Les importations sont en effet la panacée d’un système incapable d’insuffler la moindre dynamique ni de susciter la moindre créativité. Mais à terme, l’épuisement des ressources pétrolières et le retournement durable du marché mondial de l’énergie menace frontalement l’Algérie [2]. D’autant plus que les échecs répétés des appels d’offres pour des gisements d’hydrocarbures indiquent la réelle désaffection des opérateurs du secteur. Une nouvelle crise aux dimensions inédites se profile. Un prix du baril inférieur à 100 dollars est tout à fait insuffisant pour assurer les équilibres d’une économie improductive, exagérément ouverte sur les importations et structurellement minée par un niveau démesuré de subventions. Que faire lorsque les réserves seront consommées ? Les énormes difficultés provoquées par la chute des prix en 1986 passeraient pour d’aimables péripéties au regard de la crise qui vient...

Car au fil du temps de non-gestion et de prédation, le déficit de Droit, d’Etat et d’administration se creuse irrésistiblement. Comme ailleurs dans cette Afrique dévastée, l’administration complétement corrompue n’est plus qu’un centre d’activités informelles parmi d’autres. Point n’est besoin d’analyses savantes, il suffit de constater l’état de délabrement des services publics et la déchéance des villes algériennes.

La société violentée et livrée à elle-même est cependant fortement travaillée par des forces centrifuges et les courants extrémistes qui parcourent le monde musulman. Le salafisme dans ses déclinaisons les plus bigotes s’installe très visiblement, profitant de l’anomie généralisée. Le discours rigoriste, patriarcal et très manichéen asséné à longueur de journées par les chaines de télévision wahhabites est relayé par des imams incultes auprès d’une population en mal de repères et de points d’appui éthiques. Tant qu’ils ne contestent pas le régime et prônent l’obéissance au pouvoir, ces prédicateurs obscurantistes sont tout à fait acceptés par les diverses polices chargées d’encadrer et de surveiller la population.

Les généraux, les hommes d’affaires et leur politique étrangère

Car le maintien de l’ordre est bien la préoccupation exclusive du régime. Toute contestation, à l’image des initiatives du mouvement des chômeurs ou des syndicats autonomes, est étouffée dans l’œuf ou réprimée brutalement. Certes, les extrêmes sanguinaires des années 1990 et du début de la décennie suivante ne sont pas à l’ordre du jour, mais les forces qui les ont perpétrées, protégées par les amnisties et autoamnisties, sont toujours bien présentes, hors de portée de la Justice et de la Vérité. L’Etat d’urgence qui a prévalu pendant presque vingt ans a été formellement levé, mais il a été remplacé par une batterie de dispositifs légaux et réglementaires au moins aussi liberticides. L’objectif étant le maintien du statuquo quel qu’en soit le coût social ou humain.

La conjuration au pouvoir ne connait évidemment ni Constitution ni Institutions, ni lois, ni règles, elle constitue la permanence d’un pouvoir informel qui ne rend compte à personne, sinon à ses protecteurs étrangers. Le discours idéologique de ce système se résume dans l’exaltation de la Nation et le mépris du peuple, en rupture radicale avec l’Appel de Novembre. Outre les intérêts bien compris, c’est ce système de représentation qui fonde l’association entre généraux et affairistes. Les oligarques installés au carrefour des importations de l’Algérie (céréales, médicaments, produits alimentaires, automobiles…) sont les gestionnaires de fortunes des dirigeants sécuritaires et politiques. Ils assurent l’interface avec les sociétés multinationales et les banques les paradis fiscaux, gèrent les patrimoines des caciques du régime, et veillant à la redistribution des « rétro-commissions » aux insoupçonnables partenaires-protecteurs étrangers. Comme on a pu l’observer lors de l’affaire de corruption italienne d’un ministre du pétrole, ces intermédiaires chargés des prélèvements occultes et des recyclages, assurent de plus en plus les rapports officieux courants avec ces dirigeants politiques étrangers. Les hommes d’affaires autrefois partenaires secondaires, aisément remplaçables, des structures de blanchiment en sont aujourd’hui les éléments structurants. Les oligarques sont la garantie de la pérennité des réseaux. Le rapport de sujétion entre généraux et ces affairistes s’est objectivement renversé au profit de ces derniers. Les oligarques apparaissent au grand jour et recherchent à travers des élections dans des organisations patronales et dans divers sponsorings une légitimation de leur position sociale. Cette transformation qualitative explique que la diplomatie officielle de l’Algérie constitue la dimension la moins significative de relations internationales construites autour de la coopération entre services secrets et des réseaux de commissionnement avec les structures politiques de pouvoir en Occident.

Au plan externe, le fonctionnement opaque du système entretient l’incertitude quant à ses options réelles et à la nature de ses alliances. La dégradation de l’environnement sécuritaire immédiat de l’Algérie, avec la déstabilisation de la région sahélienne et la destruction de l’Etat Libyen, a suscité des pressions perceptibles des occidentaux pour une intervention militaire directe de l’Algérie. Mais, les dirigeants en sont conscients, les budgets d’armement ont beau atteindre des niveaux faramineux, l’armée algérienne est l’un des reflets de la société de laquelle elle est issue, il est difficile de croire que l’armée soit un ilot d’efficacité dans un océan de laisser-aller. Le piège de l’enlisement est patent et les dirigeants d’Alger, dont la survie du régime est le seul objectif, ont prudemment refusé de se laisser entrainer dans une aventure otanienne aux conséquences imprévisibles. D’autant que la situation sécuritaire intérieure du pays, entre mécontentement diffus, montée du « takfirisme », et contradictions internes du régime, limitent grandement les marges de manœuvre.

Ces limites sont particulièrement visibles sur les grandes questions internationales et au premier chef la question palestinienne, particulièrement chère au cœur des algériens, ou le régime s’est contenté du service diplomatique minimum. Muette et impotente, la politique extérieure du pays est ainsi le reflet de sa politique intérieure.

L’agonie du régime, l’effacement des mémoires et le contrat du 1er Novembre 1954

La conjonction de l’ensemble des facteurs de déstabilisation indique que l’Algérie se dirige vers une crise d’une ampleur inédite qui pourrait mettre à mal l’existence du pays lui-même. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que l’effondrement du régime pourrait, comme ailleurs, entrainer la dislocation d’un Etat fragilisé. Les exemples libyen et syrien, ou l’intervention extérieure a été permise par la faillite des régimes, sont présents dans tous les esprits. Le coût d’un changement brutal de régime qui apparait ainsi totalement rédhibitoire aux yeux de nombreux citoyens est utilisé comme moyen de chantage par le régime pour justifier le maintien d’un statuquo suicidaire. Mais comme pour l’organisation coloniale à laquelle il s’est substitué, l’évolution de ce système est inévitable. La répression et la corruption, leviers du régime, perdent irrésistiblement de leur efficacité au fil de la dégradation de la situation générale du pays.

Frantz Fanon- décédé en décembre 1961 –, dans Les Damnés de la Terre, se référant aux régimes postcoloniaux, décrit précisément les dérives de ceux qui ont accaparé le pouvoir depuis la crise de l’été 1962, il effectue au chapitre trois intitulé « Les mésaventures de la conscience nationale », une saisissante peinture de mœurs. Dans l’anomie, la rapine et le désordre, le régime, confirme ce qu’anticipait l’Ambassadeur du FLN de la guerre de Libération, en célébrant à sa façon l’anniversaire d’une proclamation qui, au-delà de l’indépendance, prônait un Etat démocratique et social. A l’évidence du désastre actuel, l’objectif n’est toujours pas atteint. Certes, l’occupant colonial a formellement vidé les lieux et emporté dans ses bagages l’abject statut de l’indigénat. Mais le système du coup d’Etat et l’oppression militaro-mafieuse qu’il a laissé derrière lui n’est certainement pas le gouvernement envisagé par l’Appel du 1er Novembre.

Les Algériennes et les Algériens évaluent avec réalisme, mais non sans tristesse, les maigres résultats d’un effort prodigieux. La tragique disproportion entre les sacrifices consentis, les souffrances endurées et la réalité ne peut plus être masquée par la démagogie et la falsification. Cette posture lucide et respectueuse est à l’opposé de l’hymne au reniement entonné par certains « écrivains », sponsorisés par des maisons d’édition parisiennes révisionnistes, qui ne sont pas loin d’affirmer que l’indépendance fut une erreur. Ces intellectuels de la renégation et de la haine du peuple sont loin d’être les seuls imposteurs dans ce moment particulièrement morbide du temps politique. De fait, ils sont les relais de la direction effective du régime. L’idéologie du système putschiste qui magnifie la Nation pour mieux mépriser le peuple est construite sur l’effacement des mémoires et l’amnésie. Le régime, historiquement illégitime et juridiquement illégal, tente en permanence de dissoudre son effarante responsabilité en oblitérant l’histoire du pays, réduite, dans le meilleur des cas, à une succession de dates, en banalisant les évènements et par l’anonymisation des acteurs.

En ces temps troublés ou l’impérialisme tente de perpétuer sa domination par la destruction des Etats, la défense du patrimoine historique est l’axe fondateur de la communauté de destin des Algériennes et des Algériens. Par la transmission des faits et des valeurs, l’histoire contribue effectivement à la protection de la souveraineté. Cette responsabilité est aujourd’hui à la charge exclusive de ce peuple auquel le grand Larbi Ben M’hidi avait autrefois confié la Révolution.

Dans sa grande majorité, le peuple algérien reste fidèle au contrat du 1er Novembre 1954, il refuse l’arbitraire et entend que les termes de ce contrat passé il y a soixante ans soient intégralement respectés. La dignité citoyenne, l’exercice des libertés démocratiques restent un objectif dans un contexte particulièrement adverse ou l’héritage de la Révolution algérienne est ainsi mis en danger par le régime et des forces externes. Comme à chaque fois aux heures les plus sombres, il faut espérer que la maturité politique de ce peuple soit à la hauteur des menaces.

Omar Benderra