La Libye, Irak du Maghreb ?

, par Omar Benderra

Article d’Omar Benderra, membre du Bureau de la Fondation. Cet article est paru sur le site Algeria-Watch en date du 20 août 2014

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L’implosion de la Libye engagée depuis la chute du régime Kadhafi se présente comme un processus inexorable marqué par des phases d’accélération violentes. Les combats entre milices concurrentes pour le contrôle de l’aéroport principal de la capitale Tripoli ont précipité le départ des personnels diplomatiques des dernières chancelleries en activité dans le pays. Il n’y a plus d’autorité centrale en Libye, le gouvernement et le parlement élu en juin dernier n’ayant guère d’influence au-delà des hôtels de la capitale où ils ont trouvé refuge. La Libye existe-t-elle encore en tant qu’Etat ? On est en droit d’en douter dans une situation chaotique et hyper-violente. La Libye est-elle en voie de se transformer en Irak nord-africaine, champ de bataille des mouvements djihadistes et centre de déstabilisation régionale ?

La phase actuelle de la crise libyenne est celle de la constitution de bases territoriales articulées autour d’appartenances tribales, claniques et/ou djihadistes. Ces milices ne se battent pas pour le pouvoir national mais pour s’approprier des infrastructures dont elles assurent la « sécurité » contre rétribution sonnante et trébuchante et pour s’affirmer en tant qu’acteurs politiques. Les rebelles, les « révolutionnaires » (« thouwar », élément de langage systématique des médias « embedded » du Golfe lors de l’attaque de la Libye par les armées de l’Otan en 2011) se sont reconvertis en miliciens professionnels qui ne prêtent allégeance qu’à des leaders locaux tribaux ou religieux et souvent les deux à la fois. Les ports, aéroports, base d’exploitation pétrolière ou terminaux d’exportation d’hydrocarbures sont les enjeux de batailles sanglantes qui ont causé la mort de dizaines de civils. Les féodalités miliciennes se sont constituées à la création du Conseil National de Transition (CNT) dont le président Mostefa Abdeldjalil avait notamment confié la supervision de l’aéroport de Mitiga et de la base navale de Tripoli à la brigade de l’ex-djihadiste « repenti » Abdelhakim Belhadj. Ce « partage des dépouilles » ainsi officialisé a vu les milices aujourd’hui rivales des villes de Zintane et de Misrata « prendre en charge le second aéroport de Tripoli, des sièges de ministères et d’autres centres administratifs ou casernes de l’armée et de la police largement débandées.

Le précaire modus vivendi entre ces factions surarmées a tenu, malgré des escarmouches répétées, jusqu’en 2013. Au cours de l’été, les affrontements récurrents se sont transformés en conflit ouvert entre d’une part le groupe armé de Belhadj allié à la brigade « Bouclier de Libye » de Misrata et d’autre part les brigades « Kaâkaâ » et « Al Saouek » de Zintane. Le conflit sans vainqueurs ni vaincus a débouché sur une trêve précaire qui a vu la rupture de l’alliance entre Belhadj et ses alliés de la veille, la milice de Misrata qui a tenté de lui arracher la base navale de Tripoli. Cette milice n’a pas hésité à ouvrir le feu sur des manifestants désarmés qui réclamaient le départ des bandes armées de la capitale, ce qui a précipité leur repli vers la banlieue de la ville. La trêve de facto a été rompue en juillet dernier par l’offensive à Benghazi du général Khelifa Heftar, un ex-officier dissident de l’armée de Kadhafi soutenu par les Etats-Unis, contre les groupes islamistes de la région, notamment Ansar Chariaa, les milices de Zintane tentant de reprendre le terrain perdu dans la capitale. Au gré d’alliances avec les tribus locales, les guerres miliciennes se déroulent ainsi concomitamment dans les régions est et ouest du pays qui paraissent pourtant politiquement très éloignée l’une de l’autre comme un prélude à une partition du pays entre Cyrénaïque et Tripolitaine.

Cet éclatement du pays sous l’effet de forces centrifuges pour le moment irréconciliables favorise l’installation de groupes djihadistes, chassés du nord-Mali par l’armée française, qui disposent de puissantes alliances locales et de relais efficaces dans les réseaux de contrebande régionaux.

Cette situation inquiète naturellement les pays frontaliers, préoccupés comme la Tunisie par l’afflux de réfugiés fuyant le champ de bataille ou comme l’Egypte et l’Algérie qui craignent une propagation de la déstabilisation djihadiste dans des contextes politiques troubles et dans des régions difficiles à contrôler. Les dirigeants d’Alger échaudés par l’attaque du complexe gazier de Tiguentourine en janvier 2013 ont considérablement renforcé leur présence militaire le long de la frontière libyenne déjà fermée depuis plus de trois mois. Des sources sérieuses font état de plusieurs opérations militaires de l’armée algérienne contre des regroupements djihadistes. Coordonnées avec les armées américaine et française, ces opérations ont frappé des groupes relevant du chef de l’AQMI, l’insaisissable Mokhtar Belmokhtar, présenté comme l’un des architectes de l’offensive islamiste armée dans la région sahélo-saharienne. Silencieuses dans un premier temps, les autorités algériennes démentent toute intervention de l’Armée Nationale Populaire (ANP) hors des frontières du pays tout en laissant dire que des opérations militaires conjointes ont bien lieu avec l’armée tunisienne pour réduire les maquis islamistes dans les monts Chaambi. Il demeure que ce démenti a été favorablement accueilli par nombre d’observateurs algériens informés des pressions américaines et françaises pour que l’Algérie s’implique directement – entendre militairement - dans la « stabilisation » de la Libye. Car plutôt que de participer à l’apaisement de la situation, une aventure militaire de l’ANP hors de ses frontières risque de compliquer la donne politique et par effet de boomerang généraliser la déstabilisation aux régions sahariennes de l’Algérie où prévaut depuis plusieurs années une forte tension sociale. Evoquée lors de la visite éclair du général Sissi en juin dernier, une intervention conjointe avec l’armée égyptienne, qui aide en sous-main le général Heftar, ne ferait qu’entériner la division de facto de la Libye en installant des zones d’influences distinctes à l’est et à l’ouest sans éliminer le moins du monde le danger d’un élargissement désastreux de la zone de conflit. Il suffit de rappeler l’amère expérience soviétique de l’invasion de l’Afghanistan…

Le Parlement libyen élu en juin dernier s’est pourtant prononcé la semaine dernière à la majorité écrasante en faveur d’une intervention de la communauté internationale dans le pays. Un appel au secours auquel n’a répondu que le silence. Beaucoup en Algérie estiment que le régime ne retirera aucun dividende politique à effectuer le sale boulot pour le compte de l’OTAN. A l’inverse l’Algérie qui connait bien la société libyenne où elle compte des relais anciens et actifs qui remontent à la guerre de libération nationale - le premier centre opérationnel des services secrets de la révolution algérienne, la base « Didouche » était situé à Tripoli - et naturellement parmi les cadres du régime déchu de Kadhafi, peut jouer un rôle d’intermédiation politique entre les factions libyennes.

Il apparait bien qu’outre des opérations « qualitatives » ciblant des groupes djihadistes transnationaux il n’est pas question pour l’Algérie d’intervenir militairement en Libye dans les conditions qui prévalent aujourd’hui. La guerre civile libyenne est une affaire intérieure qu’il convient en effet de régler politiquement pour éviter l’éclatement du pays et l’hégémonie d’un groupe de type Daech, (Etat islamique en Irak et au Levant - EIIL) qui a vu le jour et s’est renforcé grâce à l’armement et le financement des Occidentaux et des pays du Golfe.

Cette dernière hypothèse, alimentée par des informations corroborées sur le retour de Syrie de djihadistes libyens, est prise très au sérieux. Car au-delà même du risque de « somalisation » ou de fragmentation milicienne, c’est bien l’installation d’une structure sur le modèle de « l’état islamique » irako-syrien qui suscite les inquiétudes des pays de la région. L’apparition d’un tel trou noir dans la région constituerait pour les voisins de la Libye le véritable casus belli. Il est donc vital et urgent de participer aux tentatives de création d’un dialogue politique en Libye plutôt que de considérer des aventures guerrières, un remède qui pourrait s’avérer pire que le mal qu’il serait censé traiter. L’absurde expédition otanienne sur la Libye a montré toutes les limites d’un bellicisme vide de toute perspective politique. Certes Kadhafi était un abject dictateur, mais qui s’est substitué à son régime ? La réalité est implacable : l’ingérence armée a détruit le régime mais surtout laminé la société libyenne. Le coût humain et social de ce contre-modèle d’intervention est totalement disproportionné.

A moins que l’objectif réel du renversement de Kadhafi était de créer une anarchie propice à la déstabilisation de la région et à son remodelage dans le cadre des plans de reconfiguration politique du « Grand Moyen-Orient » tel que mis en œuvre en Irak et en Syrie ? Sans omettre les dimensions de politique intérieure française ou circulent des rumeurs insistantes sur des financements libyens en faveur du clan l’ex-président Sarkozy…

Quoi qu’il en soit, et il n’est nul besoin de scénarios paranoïaques ou conspirationnistes, l’interprétation abusive d’une résolution du conseil de Sécurité a abouti à une catastrophe humanitaire dont la victime est l’ensemble du peuple de Libye. Le bombardement prétendument démocratique de la Libye par l’OTAN a donc été « plus qu’un crime, une faute » pour reprendre une formule célèbre. Et il s’agit sans doute pour ces aventuriers de brouiller les pistes pour échapper au jugement de l’histoire. Ceux qui poussent à une intrusion de l’ANP dans le maelstrom libyen ont sans doute besoin de réduire la responsabilité qu’ils portent dans la destruction de ce pays.

Serait-il alors question de reproduire une erreur majeure en privilégiant l’aventurisme militaire sur la diplomatie et la raison politique ? C’est tout l’enjeu des options stratégiques qui s’offrent aux dirigeants d’Alger et aux voisins de la Libye. Il est donc salutaire que l’Algérie ait réaffirmé son adhésion aux principes politiquement et moralement éprouvés de non-intervention militaire en dehors des frontières du pays. Tout comme il est essentiel de renforcer la sécurité de la région en soutenant toutes les initiatives de réconciliation nationale en Libye pour éviter que ce pays ne reproduise et prolonge la tragédie irakienne au cœur du Maghreb. Car rien n’interdit d’envisager que les milices actuelles soient supplantées par une armée islamiste radicale qui comme en Afghanistan, ou aujourd’hui en Irak, se débarrassera des seigneurs de la guerre… On le voit, la destruction des Etats exacerbe une situation appelée à devenir durablement incontrôlable et, à terme, favorise le retour d’autoritarismes encore plus radicalement anti-démocratiques que ceux qui ont été annihilés par les interventions extracontinentales.

En Libye, comme ailleurs en Afrique, et n’en déplaise aux tenants de l’ingérence militaire néocoloniale, le dépassement des conflits ne peut s’effectuer autrement que par la politique.

Omar Benderra – aout 2014