Le conflit syrien : « la situation est de moins en moins lisible ! »

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Entretien réalisé par Madjid Laribi avec Mireille Fanon-Mendès France, présidente de la Fondation Frantz Fanon, membre du Groupe de travail d’experts sur les personnes d’ascendance africaine au Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies. Journal REPORTERS, http://www.reporters.dz/mireille

Vous vous êtes rendue récemment en Syrie qui est secouée par de très graves évènements qui semblent s’inscrire dans la durée ! Quelles sont vos impressions ?

C’est exact, une délégation internationale a été organisée essentiellement à l’initiative de membres du Forum social autrichien. Un appel a précédé cette délégation[1]. Si au départ les revendications portaient sur des aspects économiques et sociaux et politiques, très rapidement elles sont passées à un autre niveau, le départ de Bachar El Assad était exigé et est toujours exigé par une grande partie de la population. Pour les opposants au régime, ce départ ne peut s’obtenir que par les armes. Les différents groupes d’opposition rencontrés sur place –qui sont, compte tenu de la nature du régime, légaux/autorisés ou juste tolérés mais pas légaux- n’ont pas tous les mêmes objectifs ; certains demandent le départ de Bachar El Assad, d’autres réclament des élections et sont prêts, durant la période de transition, à ce qu’Assad reste. Tous, à terme, demandent la fin du régime Assad.

 

Le régime pour garder la donne a rapidement préféré neutraliser les velléités de l’opposition en jouant la division entre les différents groupes religieux. Dès lors, il est de plus en plus difficile de dire ce qui se joue précisément en Syrie et quels en sont réellement les acteurs. Sans oublier que certains pays –à des niveaux différents- comme le Qatar et l’Arabie saoudite mais aussi la Russie et l’Iran participent d’une certaine manière à cette guerre en fournissant armes et combattants à l’un ou l’autre camp. On ne peut aussi ignorer que certains pays occidentaux, dont la France et le Royaume Uni apportent leur appui à certains groupes de l’opposition !  

 

La lecture de la situation est de moins en moins lisible ! Ce qui est sûr, c’est que le régime est prêt à aller jusqu’au bout, peu lui importe le nombre de morts syriens ! L’opposition aussi, quitte à s’entretuer entre Syriens. Il ressort une impression de pré chaos ; tous les ingrédients d’un crime contre l’humanité.

 

Ce qui est sûr c’est que la population n’en peut plus, elle est épuisée….Et demande la fin de cette guerre, avec ou sans Assad à la tête de l’Etat.

 

 

D’après vous, une telle situation est-elle due aux tergiversations du régime, de l’opposition, ou bien est-ce plutôt le poids géostratégique de la Syrie qui amène cette situation ?

C’est une guerre entre Syriens, avec quelque 300 morts par jour. Il ne faut pas se voiler la face, il s’agit d’une guerre civile avec son lot de crimes de guerre que la communauté internationale laisse faire alors qu’elle a tout l’arsenal pour l’interdire. Il faut souligner que la majorité de ces morts est essentiellement imputable au régime de Bachar Al Assad qui semble être bien peu concerné par la protection de sa population. L’opposition résiste aux attaques du régime et exerce, de ce fait, son droit à résister. Sa résistance doit être regardée comme une légitime défense, la souveraineté populaire des Syriens, dans leur ensemble, n’étant ni entendue ni respectée. La population syrienne, assignée au silence, agit pour la réalisation de son droit à la souveraineté.

C’est elle qui paie le prix fort !  La complexité de la lecture est due aux forces en présence à l’intérieur de ce pays et des alliances que certaines d’entre elles ont avec certains pays ou certains groupes ; sans oublier bien sûr la très active diaspora syrienne et l’arrivée sur le sol syrien de mercenaires étrangers au conflit. Certains membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, alors qu’ils sont soumis à des normes impératives régies par des traités et des conventions qui ont valeur de règles erga omnes, assument un jeu dangereux : la Russie, membre du Conseil de sécurité de l’ONU arme le régime et de l’autre, la France et le Royaume Uni, également membres du même Conseil ont fait savoir qu’ils envisageaient d’armer certaines parties de l’opposition, pendant que les USA fournissent de l’assistance à d’autres. Ces pays oublient qu’ils sont soumis par l’article 2§4 de la Charte des Nations unies à l’interdiction de l’usage de la force et de la menace de l’usage de la force et que cette même Charte leur fait obligation de trouver une résolution à tout conflit de la manière la plus pacifique qui soit.

Si on comprend pourquoi la communauté internationale qui fait preuve, comme à son habitude, de cynisme, n’intervient pas, la Syrie n’ayant aucune ressource essentielle aux besoins de pays occidentaux, il n’en demeure pas moins que si ce pays tombe, c’est tout l’équilibre géopolitique qui s’effondre. La région peut s’embraser, voire même au-delà. Bien sûr en arrière-plan, il y a l’Iran, soutien du régime chiite ; la Turquie qui a peur que des armes envoyées à l’opposition ou prises au régime ne tombent entre les mains de Kurdes ; l’Etat d’Israël qui semble préférer l’installation de Salafistes à la tête de la Syrie plutôt que de devoir négocier avec une entité démocratique qui risquerait de lui rappeler ses obligations quant aux droits inaliénables du peuple Palestinien ; la Russie qui, au-delà de son accès à la mer, joue, alors qu’il ne l’assumait plus depuis la fin de la guerre froide, un rôle d’opposant au sein du Conseil de sécurité et par ce fait peut déciller les yeux des Etats non-alignés ; le Liban dont une des composantes religieuses, le Hezbollah, soutient activement le régime ; certains pays occidentaux dont les USA qui peinent à prendre une décision ; la France et la Grande Bretagne qui ont rapidement manifesté leur soutien à l’opposition mais aujourd’hui sont-ils capables de préciser à quel groupe ira leur soutien ?

 

Outre la lecture difficile du conflit due en partie au nombre important de groupes en présence, en plus du régime, il faut ajouter à cela les forces externes et leurs objectifs particuliers qui renforcent ce manque de lisibilité et qui viendrait en partie expliquer le manque de décision pris par la communauté internationale et le silence de la Ligue arabe. 

 

Donc on peut comprendre que la Syrie est le théâtre d’une guerre qui n’a pas pu avoir lieu en Iran ?

La Syrie joue comme un effet de déplacement. La révolte des jeunes de Derra semble bien avoir été le point de départ de ce déplacement pour parvenir à cette crise grave qui menace durablement la Syrie. Les velléités d’attaquer l’Iran portées par l’Etat d’Israël ont été repoussées ; les Etats-Unis n’ayant pas entériné le projet d’attaque israélien en refusant de le soutenir financièrement. Se servir de la Syrie et de ce que le régime syrien fait subir à la population depuis des décennies pour régler le sort des Etats identifiés par les gouvernants occidentaux comme « terroristes » ou appartenant « à l’axe du mal » est le signe d’un absolu cynisme et d’une déliquescence des rapports de forces et marque aussi l’inconscience des Etats occidentaux qui sont prêts à porter la guerre partout, croyant ainsi maintenir leur système capitaliste libéral.

Dans ce contexte, l’utilisation de l’abstention au Conseil de Sécurité-communément appelée veto- par l’Etat russe peut jouer comme le signe d’un changement dans les rapports de force dans le cadre des relations internationales qui, depuis la création des Nations unies au sortir de la seconde guerre mondiale, se manifestent de manière particulièrement inégale ; cette remarque ne signifie aucune adhésion à la politique russe actuelle tant sur le plan interne qu’externe. Ce que les peuples ne cessent de payer depuis la fin de la décolonisation, c’est l’incapacité des pays occidentaux, ayant porté la création de l’ONU, de remettre en cause l’exercice du pouvoir et la nature des rapports de forces dans les relations internationales. Une ONU pensée par et entre Blancs, de culture judéo-chrétienne, peaufinés par une histoire commune basée sur la traite négrière, la mise en esclavage et la colonisation.

 

Par leur inertie, les grandes puissances sont coupables d’une part, à l’égard du peuple syrien qu’elles mènent au massacre et d’autre part, à l’égard du peuple des Nations par leur manipulation des relations des relations internationales et par leur désir assoiffé de recoloniser le monde par tous les moyens et quel qu’en soit le prix !