Intervention d’Amel Ben Said lors de l’activité organisée par la Fondation Frantz fanon

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Intervention d’Amel Ben Said lors de l’activité organisée par la Fondation Frantz fanon au Forum social de Tunis, 28 mars 2013
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Réflexions générales 
 
Mesdames et messieurs,
 
Je voudrais d’abord présenter mes vifs remerciements à l’organisation Frantz Fanon qui organise cette table ronde autour de « l’islam politique et les luttes sociales » à l’occasion du FSM 2013 ; et en particulier à mes amies Monique Crinon et Mireille Fanon-Mendes-France ; et je voudrais aussi exprimer l’enchantement que je ressens d’être aux côtés de personnes de talent comme Ms. Tarek Ramadhan et Slaheddine Jorchi.
 
En lisant la note conceptuelle sur la table ronde, j’ai trouvé qu’il y avait des points qui méritaient quelques réflexions et ai jugé utile de m’arrêter à son niveau pour partager avec vous quelques réflexions et de laisser le volet social aux autres honorables intervenants :
Comme première réflexion, je voudrais préciser la place du monde matériel dans lequel nous vivons en Islam ; ce monde qui est considéré comme première et dernière destination de vie pour beaucoup d’humains non musulmans et qui ne l’est pas ainsi en Islam.
 
En effet, en Islam, notre monde n’est qu’un lieu de passage vers l’au-delà binaire composé de paradis et d’enfer. Pour les musulmans, Dieu a mis entre leurs mains le saint Coran et la sunna (les citations authentiques et les pratiques du prophète Mohamed) pour leur éclairer le chemin vers l’au-delà heureux c’est-à-dire vers le paradis. Il va de soi que le mérite du paradis va reposer sur le degré d’adoption et d’internalisation de valeurs comme la justice, l’équité et la soumission à Dieu ; l’unique type de soumission d’ailleurs qui hisse la dignité de l’être humain vers le niveau supérieur contrairement à la soumission de l’Homme à l’Homme qui est humiliante et asservissante.
 
Dans ce cadre, l’Islam a mis entre les mains des êtres humains un paquet holistique de règles, de normes, de responsabilités, de libertés, de restrictions, de permissions, d’avertissements, de conseils, de moyens de dissuasion et d’autres de persuasion qui touchent aux différents niveaux environnementaux de cet être humain en plus du niveau individuel : le niveau familial, le niveau social , le niveau des rapports avec les gouverneurs, le niveau spirituel etc. La finalité de toutes ces mesures étant de permettre à l’être humain d’atteindre l’au-delà dans la paix et la sérénité et de mériter le paradis. Donc, dans ce paquet holistique de toutes sortes de règles et de directives, l’Islam propose aux êtres humains qui sont naturellement et obligatoirement sociaux, une vision politique et des mécanismes d’application de sorte que le personnel et le public se confondent.
 
De là, je passe à la deuxième réflexion : est il plus judicieux de parler d’islam politique ou de politique en islam ?
« l’Islam politique » est par définition un concept politique et académique pour désigner les mouvements politiques dont l’idéologie se réfère à l’islam ou se confond avec l’islam selon les interprétations. A la limite, cette définition ne me dérange pas mais son extension en termes de perception, de ce qu’elle déclenche comme clichés stéréotypés me pose problème. En effet, dès que l’on parle d’islam politique, c’est l’exemple de l’Iran, de la Somalie, d’Afghanistan des talibans ou encore de l’Arabie Saoudite qui est évoqué. Et de là une deuxième extension se fait avec tendance à la simplification et la généralisation : les mouvements islamistes deviennent soit des wahabites soit des frères musulmans. La déduction qui pourrait être tirée de ces extensions serait de dire : « il faut mettre une distance entre l’islam en tant que religion et la politique » autrement dit, l’islam serait la pratique des cinq piliers à titre strictement privé et personnel et serait donc totalement dissocié de cette vision globale, compacte et indivisible du monde matériel et de l’au-delà comme je l’ai expliqué plus haut et c’est ce qui serait entre autres, à mon avis, source de tensions et de conflits idéologiques entres islamistes et laïcs.
 
Personnellement, le terme « politique en islam » me semble plus approprié : la politique en islam n’est autre que le paquet holistique dont j’ai énuméré quelques items plus haut. Aux yeux d’un musulman pratiquant, cette politique pensée par Dieu le juste absolu ne peut être elle-même que juste, équitable et garantissant les libertés. Seulement, en pratique, nous assistons à des violations des droits humains par des régimes qui se qualifient d’islamistes et la question qui se pose c’est : pourquoi cela arrive t il ?
 
La réponse à cette question m’amène à la troisième réflexion : la mise en oeuvre de la politique telle que stipulée dans le Saint Coran et la Sunna (les citations authentiques et pratiques du prophète), peut connaitre des distorsions au moins à 3 niveaux :
1. une distorsion au niveau de l’interprétation des textes aussi contradictoire que la contradiction entre « pouvoir du peuple » versus « pouvoir au nom d’Allah » ; « femme soeur de l’homme » contre « femme source de tentations pour l’homme » ; résolution des différents avec
l’adversaire politique par le dialogue et la patience contre résolution des différents par la violence etc.
 
2. une distorsion au niveau de l’application : la mise en application de cette politique découle évidemment de l’interprétation des textes mais aussi dépend des mécanismes de mise en oeuvre : ces mécanismes respectent ils l’Etat de droit ? Sont-ils garants de l’équité et de la justice sociale ? Sont ils respectueux du droit des non musulmans ou des musulmans non pratiquants à vivre en paix sans coercition ni répression ? Les grands écarts observés illustrent bien cette distorsion.
 
3. et une distorsion au niveau du croisement avec les traditions ancestrales : nos sociétés arabo-musulmanes sont encore dominées par le pouvoir patriarcal ; elles sont sous le joug de l’analphabétisme, du sous développement, de la pauvreté, des traditions inéquitables de genre etc. Comme ce sont des sociétés où l’Islam est profondément ancré, il est facile pour certains de faire porter la responsabilité de cette situation à l’Islam laissant passer ainsi à côté des décades passées sous des régimes dictateurs, totalitaires, despotes et corrompus et qui ont fait suite à des décades de colonialisme sans pitié.
 
Enfin, je terminerai par une récapitulation en 3 points :
 
1. Dans la religion musulmane, il est difficile de dissocier le privé du public, l’individuel du social, le personnel du politique et même le mondain du spirituel puis que l’obéissance à Dieu est conditionnée par l’amour de son prochain.
 
2. Dans les sociétés musulmanes qui se sont libérées grâce au printemps arabe, il serait étonnant de refuser qu’un mouvement politique à référentiel islamique fasse partie de la scène politique.
 
3. En reconnaissant que l’Islam englobe non seulement une vision politique mais tout un projet de société, le conflit laïcité- islamité s’estompera et l’énergie dépensée sur ce conflit interminable et infécond sera déployée sur la recherche de solutions aux problèmes liés à la distorsion aux niveaux de l’interprétation, l’application et les traditions.
Je vous remercie.