Articles et réflexions sur l’intervention militaire au Mali

, par admin

La Fondation Frantz Fanon propose une série d’articles et de réflexions sur l’intervention militaire au Mali

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A/

4 textes présentés lors du Débat : « Mali, l’intervention est-elle inéluctable ? »

 du 25/10/2012 avec Serge Michailof, professeur à Sciences Po, le politologue Roland Marchal, les économistes Boubou Cissé et Joseph Brunet-Jailly et le capitaine Amadou Haya Sanogo.

B/

Plusieurs textes sur la question de l’intervention française au Mali

Au Sahel, le conflit armé n’est pas de même nature qu’en Afghanistan, Frédéric Ramel

Les Maliens ont cru à la fin de leur pays, Boubacar S. Traoré, fondateur et directeur du groupe Afriglob Conseil

Déclaration contre l’intervention militaire française au Mali, Thibeaud OBOU

Un nouvel avatar de la Françafrique, Michel Galy, politologue

L’intervention est-elle un préalable au règlement d’une crise politique ?

Amandine Gnanguênon,

Guerre du Mali et stratégie pour une défense française, Alain Joxe

Le Mali, la France et les Extrémistes, Tariq Ramadan

C/

Mali, analyse de Samir Amin et deux textes en réponse, dont celui de Sadek Hadjrès -Mali - In Amenas et les relations algéro-françaises- et de M. Saadoune, A gauche, tout le monde n’a pas perdu la tête !

D/

Quelques lectures moins "conjoncturelles" pour tenter de comprendre le rôle de l’Algérie (et de sa police politique, le DRS, qui gère le pays) dans les événements en cours. Suivre le lien pour lire les textes ci-dessous

Un récent papier de fond sur l’état actuel de l’Algérie, Algeria-watch, "Algérie 2012 : un régime de vieillards sanguinaires en fin de règne", 11 janvier 2013
http://www.algeria-watch.org/fr/aw/fin_de_regne.htm

Pour savoir d’où vient AQMI (idem) : François Gèze et Salima Mellah, "Al-Qaida au Maghreb", ou la très étrange histoire du GSPC algérien", 22 septembre 2007
http://www.algeria-watch.org/fr/aw/gspc_etrange_histoire.htm

Sur les Touaregs, Hélène Claudot-Hawad, "Business, profits souterrains et stratégie de la terreur La recolonisation du Sahara", 7 avril 2012.
http://temoust.org/business-profits-souterrains-et,15758

Sur les événements récents :

http://www.challenges.fr/revue-de-presse/20130117.CHA5275/in-amenas-site-de-sonatrach-bp-statoil-un-trafic-de-drogue-derriere-la-prise-d-otages-en-algerie.html?xtor=RSS-22

Et la vidéo citée d’Al-Jazira avec l’anthropologue anglais Jeremy Keenan, spécialiste des Touaregs :

 

http://www.aljazeera.com/programmes/insidestory/2012/07/20127362254280117.html

 

Voir enfin, cette interview du politologue algérien Lahouari Addi :

http://oumma.com/15487/mokhtar-belmokhtar-relation-officiers-algeriens

Ainsi que le papier de Serge Quadruppani :

http://quadruppani.blogspot.fr/2013/01/afghanistan-made-in-france.html

 

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Mali : évitons un nouvel Afghanistan

LE MONDE | 25.10.2012 à 14h07 • Mis à jour le 25.10.2012 à 20h39Par Serge Michailof, professeur à Sciences Po, auteur de "Notre maison brûle au sud" (Fayard, 2010)

Nous avons devant nous une bonne cause : restaurer l’unité du Mali et casser un ramassis de trafiquants djihadistes qui mettent en coupe réglée le nord du pays. Ces bandits démolissent des mausolées, malmènent les populations locales, enlèvent nos compatriotes, menacent non seulement nos intérêts en Afrique, mais même la vie de notre "président normal". Et puis les temps ont changé.

Nous n’allons quand même pas nous salir les mains. Juste fournir à des troupes africaines, et cela à leur demande et sous le couvert d’une résolution des Nations unies, les moyens logistiques qui leur manquent. Quelle belle cause, qui sera vivement réglée, car il ne fait pas de doute que Gao et Tombouctou seront réoccupées en quarante-huit heures et que nous pourrons déclarer comme un chef bien connu : "Mission accomplie !"

Le malheur est que cette mission aura alors juste commencé et qu’il nous faut, la tête froide, examiner l’aventure dans laquelle nous allons nous engager. Tout d’abord par les fameuses troupes de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Les seules crédibles sont celles du Nigeria, qui seront loin de leurs bases et bien occupées par la rébellion de la secte islamiste Boko Haram ; celles du Sénégal, qui ont leurs problèmes en Casamance ; et celles du Tchad, dont le mépris des droits de l’homme est légendaire.

Si ces troupes se hasardent hors de leurs futures bases du nord du Mali, elles se feront étriller par des combattants mobiles, armés à profusion en Libye, bénéficiant de la profondeur d’un territoire qui va de la Mauritanie au Tchad, en passant par le Sud algérien et libyen. Certains de ces combattants, comme Abdelmalek Droukdel, le chef d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), ou Abou Zeid, qui détient nos otages, sont des anciens du Front islamique du salut puis du Groupe islamique armé et du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, qui combattent les troupes algériennes depuis 1993.

AVENTURE MILITAIRE

Ils contrôlent les trafics transsahariens, sont financés par le business des enlèvements, mais aussi par des réseaux du Golfe qui alimentent depuis dix ans les talibans afghans et que les services américains n’ont jamais pu démanteler. Si l’aviation et les forces spéciales françaises ne soutiennent pas les troupes de la Cédéao, celles-ci seront paralysées. Or, pas moins de quatre autres facteurs inquiétants doivent tempérer notre enthousiasme.

En premier lieu, l’attitude de l’Algérie, qui a évacué sur le Sahel le problème posé par ses irréductibles. Sans une participation active de l’Algérie, notre aventure militaire au Mali ne peut se terminer que sur un enlisement. En deuxième lieu, la situation politique malienne est désastreuse. La classe politique irresponsable et corrompue se déchire. L’armée est en ruine. Le principe d’une très large autonomie de l’Azawad refusé. A quelle autorité les troupes de la Cedeao remettront-elles les territoires reconquis ?

Troisième point, le terreau social, non seulement du nord du Mali, mais de tout le nord du Sahel est lui aussi désastreux. La population y double tous les vingt-deux ans, les sécheresses ont fragilisé le milieu naturel, l’administration est absente. Ce contexte rappelle l’Afghanistan... Enfin, l’absence d’investissements dans l’agriculture et l’élevage, secteurs délaissés par une aide française qui est aux abonnés absents dans ces régions depuis plusieurs décennies, font que le seul espoir d’ascension sociale pour les jeunes réside dans les trafics et dans un djihad qui a toutes les chances de se focaliser sur l’ex-puissance coloniale. Nous risquons donc fort, comme les Américains en Afghanistan, de nous tromper de guerre et de devoir passer, en quelques années, d’une petite opération antiterroriste bien localisée à une vraie guerre de contre-insurrection.

Alors que faire ? La situation est gravissime dans le nord du Sahel. Les conséquences géopolitiques sont dramatiques non seulement pour l’Afrique de l’Ouest qui est déstabilisée, mais aussi pour la France qui abrite une importante communauté malienne. Nous payons notre impéritie, notre refus de reconnaître cette longue dégradation des conditions dans ces régions. Nous payons l’incohérence de nos choix budgétaires en matière d’aide au développement.

Que faire ? En tout cas, tenter en priorité d’obtenir un soutien ferme de l’Algérie si nous nous engageons dans cette aventure militaire. Mais aussi prévoir ce véritable "plan Marshall" pour le développement du Sahel.

Serge Michailof, professeur à Sciences Po, auteur de "Notre maison brûle au sud" (Fayard, 2010)

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Il faut assortir l’engagement militaire de réformes économiques

LE MONDE | 25.10.2012 à 14h04 • Mis à jour le 25.10.2012 à 14h27Par Roland Marchal, politologue au Centre d’études et de recherches internationales (CERI, Sciences Po)

Après des mois de tergiversations, le président François Hollande a donc décidé de soutenir une intervention militaire de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et l’Union africaine, encadrée par la résolution 2071 du Conseil de sécurité des Nations unies.

On peut saluer cette décision prise à un moment difficile où la vie d’otages français est en jeu, comme celle de Maliens otages, eux, d’un conflit qui les dépasse. Reste à dissiper les non-dits et contenir les risques de ce qui pourrait se réduire à une aventure militaire de plus sur le continent africain, même si les Africains en seront les seuls acteurs.

D’abord, la France et son allié américain doivent faire le bilan de leur incapacité à peser dans les années qui ont précédé la crise : la célébration de la trop fameuse démocratie malienne et la coopération militaire avec ce pays ont trop duré pour qu’on puisse accepter l’apparente surprise du printemps où deux tiers du pays ont été conquis sans résistance de l’armée malienne et la démocratie réduite aux acquêts par un mouvement de colère de jeunes officiers conduits par le capitaine Amadou Saya Sanogo, responsable du coup d’Etat du printemps.

Ensuite, il faudra que tous les acteurs internationaux ne cèdent pas sur les conditions politiques d’une telle intervention. La crise malienne se joue d’abord à Bamako dans la mise à l’écart de putschistes avides de tirer des avantages matériels de la confusion plutôt que de restaurer l’unité nationale.

Mais aussi dans une classe politique trop habituée à des compromis sur le dos d’une population impuissante et dénuée de canaux d’expression ; enfin, dans une corruption généralisée des institutions et de leurs cadres, qui risquent de remettre aux calendes grecques la mise en ordre de bataille d’un contingent militaire malien.

Le discours de la France et de ses alliés occidentaux et africains est bien atone sur ces questions. Un silence d’autant plus préoccupant que l’impact de cette crise se sentira à terme sur l’ensemble du pays.

La crise se joue aussi dans la région, il est clair que nombre de voisins du Mali ont des intérêts dans les trafics locaux ou dans la crise qui s’est développée depuis le putsch de 2012. Les Etats de la Cédéao, l’Algérie et la Mauritanie seront les acteurs d’une résolution ou au contraire d’un approfondissement de la crise. Leur bonne volonté ne peut se limiter à fournir des troupes (financées sans doute par l’Union européenne et les Etats-Unis) mais aussi à entamer les réformes de gouvernance et de police pour fragiliser l’économie criminelle régionale et répondre aux discours de contestation religieux. On souligne les bénéfices que retirent les organisations armées, djihadistes ou non, des trafics illégaux.

Cependant, c’est en s’attaquant aux complicités au sein des Etats de la région, vitales dans la poursuite de ces activités délictueuses, qu’on mettra un terme à cette économie de la protection. La répression seule ne résoudra rien ; au contraire, elle permettra des alliances entre populations et trafiquants. Il faut, au-delà d’une action d’urgence, s’atteler aux problèmes socio-économiques de cette zone, en pleine recomposition.

Mettre en œuvre une politique réaliste et alternative n’est pas aisé et le sera encore moins dans la dynamique d’une intervention militaire : le rôle de l’Union européenne devra être essentiel et rester en phase avec les évolutions sur le terrain sans se perdre dans sa gestion bureaucratique, la période d’urgence passée. Sur cet aspect, les erreurs au Mali et la tentative au Niger doivent fournir les matériaux d’une réflexion critique et créative dans un franc dialogue avec les sociétés civiles et les Etats de la région. Les hésitations de l’Algérie nous rappellent aussi que la confiance entre Etats de la région n’est pas aussi grande qu’on veut bien nous le dire.

Enfin, il s’agit de définir des conditions et les buts de l’action militaire. La situation sur le terrain n’invite pas à l’optimisme, au-delà des délais incertains. La plupart des responsables militaires maliens veulent reprendre le Nord et restaurer un statu quo ante qui est inacceptable. Les troupes de la Cédéao n’ont pas d’expérience de combat dans ce type d’environnement et ont quelquefois des réputations sulfureuses. Les dommages collatéraux provoqués par les forces nigérianes sont pour beaucoup dans la popularité de Boko Haram.

Ces troupes devront tisser des liens avec la population, construire la confiance et avoir une action civile : aucune armée de la région ne semble bien entraînée pour ces tâches complexes. La résolution 2071 est confuse sur les cibles de cette intervention militaire. Seule Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) est mentionnée.

Il faut espérer que la communauté internationale et l’Etat malien auront une analyse plus profonde des ancrages locaux des groupes armés et des solidarités qu’il faudra émousser pour donner une chance sinon à une victoire militaire impossible, du moins au dialogue entre un Etat malien en quête de légitimité et des populations ulcérées par l’indifférence de Bamako à leurs revendications.

Restauration militaire de l’Etat malien ou espace croissant donné à la négociation avec l’avancée de l’intervention internationale, dans tous les cas, les relations entre communautés religieuses ou ethniques et l’Etat vont connaître de profondes altérations dans les années à venir. Faute d’avoir su régler ces problèmes récurrents depuis 1991, c’est le tissu social du Mali qui va devoir se transformer au prix de nouvelles crispations.

Roland Marchal, politologue au Centre d’études et de recherches internationales (CERI, Sciences Po)

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Notre pays doit se libérer !

LE MONDE | 25.10.2012 à 14h22 • Mis à jour le 25.10.2012 à 14h28Par Amadou Haya Sanogo, président du comité militaire de suivi des réformes des forces de défense et de sécurité (Mali)

"La France ne peut être la France sans la grandeur", disait le général de Gaulle. Le Mali, qui a écrit dans le grand livre de l’histoire une des pages les plus glorieuses de l’histoire africaine, ne peut se concevoir sans grandeur et sans honneur. C’est pourquoi l’invasion de notre pays par les hordes barbares est une indignité nationale, comme l’a été pour la France le déferlement des hordes nazies sur son territoire en juin 1940. Aujourd’hui Tombouctou est "outragée", Tombouctou est "brisée" Tombouctou est "martyrisée", mais Tombouctou sera "libérée" comme Paris l’a été.

En juin 1940, le maréchal Pétain a accepté le déshonneur de la capitulation, mais de Gaulle a su dire non. Le président Amadou Toumani Touré a été pour le Mali ce que le maréchal Pétain a été pour la France en 1940 et je n’ai été pour le Mali que ce que de Gaulle a été pour la France.

La débâcle au nord du Mali n’est pas seulement une défaite de l’armée malienne mais celle du chef de l’armée Amadou Toumani Touré qui, pour des raisons de survie politique personnelle, n’a pas voulu donner les moyens à l’armée pour défendre le territoire. Le chef de l’Etat, chef de l’armée, Amadou Toumani Touré, en intelligence avec l’ennemi, a laissé les groupes armés occuper le nord du pays pour ne pas organiser des élections et invoquer l’occupation du nord pour des buts inavoués plutôt que de défendre l’intégrité du territoire national.

C’est là où sa responsabilité est encore plus lourde que celle de Pétain. Pétain a subi une occupation, Amadou Toumani Touré l’a planifiée. Après la débâcle, de Gaulle a appelé à la résistance et réorganisé l’armée, l’a réarmée moralement pour la grande bataille de la reconquête.

"La bataille de France doit avant tout être la bataille des Français", disait de Gaulle. Pour nous aussi, la bataille de Tombouctou, de Kidal et de Gao doit avant tout être la bataille de l’armée malienne. C’est pourquoi nous sommes d’accord avec la position du président François Hollande, l’armée malienne n’a besoin que de soutien logistique pour libérer le nord du pays.

L’Etat qui s’est effondré est en train d’être reconstruit, l’armée qui a été réarmée moralement est en train d’être rééquipée afin qu’elle soit à la hauteur des circonstances exceptionnelles de sa mission historique. La vie politique n’est pas une priorité pour nous. En mars 2012, nous avons cru devoir prendre nos responsabilités pour agir et aboutir à ce qu’on appelle un coup d’Etat. Il est à notre sens vertueux car nous n’avions que le seul dessein de sauver ce qui restait de la République.

GUERRE CONTRE LE TERRORISME

La sécurité est à la base du contrat social et, moralement, un gouvernement qui a failli au point de perdre les deux tiers du territoire ne pouvait plus rester en place. Par ailleurs, la bataille pour libérer le nord du Mali s’inscrit dans une guerre mondiale contre le terrorisme. Dans les années 1990, la communauté internationale avait fait preuve de cécité politique en laissant le commandant Massoud seul face aux talibans en Afghanistan. Le nord du Mali est comparable à l’Afghanistan des années 1990 quand Al-Qaida venait de s’y installer pour en faire une base mondiale pour le terrorisme.

Pour l’Occident et le monde arabe, aider le Mali à chasser Al-Qaida, c’est s’aider soi-même, car Al-Qaida au Maghreb islamique veut transformer Tombouctou en Kandahar et Gao en Kaboul. Le nord du Mali serait la base arrière d’où partiraient les terroristes pour lancer des attaques à l’étranger. Le processus a déjà commencé, nous notons la présence de plus en plus importante d’Algériens, de Pakistanais, de Soudanais et de ressortissants du Golfe. Nous demandons donc à la communauté internationale d’accorder son appui à l’armée ainsi qu’aux autorités de la transition.

Nous aspirons à un Mali démocratique, respectant ses minorités et les droits de l’homme. Dans le nouveau comité militaire de suivi des réformes des forces de défense et de sécurité, créé par une loi et rattaché au président de la République, le seul credo qui vaille est l’émergence d’une armée malienne républicaine, garante d’une démocratie exemplaire au service de la paix et de l’intégrité territoriale du Mali.

Amadou Haya Sanogo, président du comité militaire de suivi des réformes des forces de défense et de sécurité (Mali)

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Au Mali, des islamistes largement soutenus

LE MONDE | 25.10.2012 à 14h17 • Mis à jour le 25.10.2012 à 19h39Par Boubou Cissé, économiste à la Banque mondiale ; Joseph Brunet-Jailly, économiste ; Gilles Holder, anthropologue (CNRS)

En venant à Paris le 20 septembre présenter sa conviction qu’il faut "déloger les narcotrafiquants et les terroristes" de son pays, le premier ministre du Mali aura trouvé une oreille attentive en François Hollande. Un processus de légalité internationale est désormais enclenché et l’on attend que la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) donne corps à celle-ci pour enfin "chasser les bandits armés".

Cette expression fait l’unanimité à Bamako. Tout le monde semble déterminé à chasser les "bandits armés", sans pourtant qu’aucun acte n’ait accompagné ces déclarations, jusqu’à ce que le chef de l’Etat demande, le 1er septembre, le secours de la Cédéao. Décision importante car elle internationalise le conflit.

Pourtant, cette décision est malencontreuse, comme toutes les interventions extérieures jusqu’à présent. La Cedeao a été maladroite vis-à-vis du capitaine Sanogo ; elle l’a installé durablement dans sa caserne de Kati, qui domine Bamako. La Cédéao a été mal inspirée en imposant un premier ministre inexpérimenté, dont le seul atout était d’appartenir à la famille de l’ancien dictateur Moussa Traoré et de pouvoir compter sur l’équipe de ce dernier.

La Cédéao a mal choisi le médiateur, le président Compaoré, dont la situation politique est fragile dans son propre pays, le Burkina Faso. Ce médiateur lui-même a commis de lourdes erreurs, en imposant l’un de ses conseillers comme ministre des affaires étrangères du Mali, ou en lançant des discussions avec des groupes rebelles sans y associer les autorités maliennes. Le fait que l’Union africaine apporte son soutien, que les Nations unies se disent prêtes à donner prochainement leur feu vert à une intervention, que la France et les Etats-Unis promettent un appui logistique, tout cela ne fait que rendre plus probable une intervention vouée à l’échec, et accroître la mise sous tutelle du Mali.

Cette décision est malencontreuse également parce qu’une intervention armée classique n’obtiendra aucun résultat contre des djihadistes, salafistes et indépendantistes financés par des trafics en tout genre et se défendant sur leur propre terrain.

Il faudrait tenir compte de la détermination des "bandits armés" : qu’ils soient bien payés ou pas, qu’ils soient endoctrinés ou pas, ils sont animés par une envie de domination territoriale et d’élimination de toute influence occidentale, prêts à mourir pour la cause qu’ils servent. Il est clair qu’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ne s’est pas fixé au nord du Mali pour négocier l’application de la charia : les djihadistes se sont offert un sanctuaire d’où il sera possible d’entreprendre des actions de plus en plus loin. Les maux qui ont conduit le Mali à la ruine sont présents dans les pays voisins.

Il faudrait également envisager la complexité des alliances qui ont permis aux "bandits armés" d’occuper tout le nord du Mali. Il est sûr qu’AQMI a su tirer les marrons du feu, mais il n’est pas sûr que ceux qui ont bénéficié de son appui lui soient dévoués. Il se pourrait aussi que le soutien populaire aux islamistes soit plus profond qu’on ne l’imagine.

On crie "chassons les bandits armés" au Sud, mais on est de moins en moins prêt à vivre dans le même pays que les populations du Nord, contre lesquelles des violences ont été organisées en février. On crie "chassons les bandits armés" sans voir qu’au Nord, en dépit de ses excès destinés à terroriser la population, l’application de la charia est ressentie comme la réintroduction d’une forme de justice que l’Etat n’assurait plus. Et au Sud, on crie "chassons les bandits armés", mais on discute à Bamako même, au sein du Haut Conseil islamique, où s’est constitué un puissant parti wahhabite, des conditions raisonnables de l’application de la charia.

Ce n’est donc pas au Nord seulement que la religion a un bras politique. Au Sud, l’ismalisme peut mobiliser 50 000 personnes contre un code de la famille qu’il juge trop éloigné de la charia et prendre la tête de la commission électorale indépendante dans la foulée. Si on en est là, c’est que l’Etat s’est montré si obstinément prédateur que la population ne le supportait plus, et ceci aussi bien au Sud qu’au Nord. Si on en est là, c’est que les dirigeants politiques, tous partis confondus, depuis quarante ans, se sont réparti les prébendes au lieu de faire face aux besoins de leurs concitoyens.

L’irruption sur la scène politique d’un capitaine inconnu, auréolé du mérite d’avoir chassé un chef d’Etat dont toute la carrière avait été fondée sur le mépris des partis et des débats politiques, a paralysé la classe politique et intellectuelle malienne. A part quelques vedettes médiatiques capables de croire qu’un jeune officier serait mieux à même d’établir un régime favorable au peuple, le personnel politique a été muet pendant de longs mois. Les militaires ont d’ailleurs fait ce qu’il fallait, en allant cueillir à leur domicile certains dirigeants bien connus, pour les tabasser et les garder quelque temps dans les geôles de la caserne de Kati.

Voilà pourquoi, dans ce pays, personne ne dispose plus de la moindre autorité légitime. Au-delà des aigreurs qu’expriment la presse et certaines organisations pro-putchistes sur le fait que la Cédéao, la France, les Etats-Unis bafouent la souveraineté du Mali, il faut admettre que personne ne dispose dans ce pays d’une autorité légitime capable de prendre les décisions de stratégie militaire et politique qui s’imposent et qui se présenteront pendant toute la période de guerre. Personne, sauf peut-être les religieux.

L’urgence n’est pas dans une intervention mal préparée dans la zone conquise par les islamistes. L’urgence est dans la reconstitution au Sud d’un Etat reposant sur une légitimité populaire. Sera-t-il laïque ? Sera-t-il islamique ? Nous n’en saurons rien tant qu’un peu d’ordre n’aura pas été rétabli depuis Bamako.

Ceci suppose que les Maliens s’interrogent sur l’effondrement brutal d’un Etat que, depuis des années, savaient très faible, et qui n’est que l’ultime manifestation de la disparition d’une nation ruinée par une distribution des revenus au profit de la bourgeoisie politico-administrative et de quelques grands spéculateurs.

Rares sont les personnes disposant encore de l’autorité morale qui leur permettrait de jouer un rôle dans une conférence nationale en jetant les bases de nouvelles institutions et de règles de désignation des dirigeants. Il y en a pourtant quelques-unes, bien silencieuses. Elles devraient prendre une initiative.

 

Boubou Cissé, économiste à la Banque mondiale ; Joseph Brunet-Jailly, économiste ; Gilles Holder, anthropologue (CNRS)

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Au Sahel, le conflit armé n’est pas de même nature qu’en Afghanistan

LE MONDE | 17.01.2013 à 16h31 • Mis à jour le 17.01.2013 à 16h31 Par Frédéric Ramel

La prise de la ville de Konna par les mouvements armés et islamistes fut une bifurcation stratégique dans la crise qui affecte le Sahel : rapprochement de Mopti - base régionale militaire - et de Sévaré, second aéroport contrôlé par l’armée malienne après celui de la capitale.

C’est la raison pour laquelle le président par intérim Dioncounda Traoré a officiellement demandé l’aide militaire de la France pour contrer cette offensive.

1 700 MILITAIRES DONT 800 AU MALI

En répondant favorablement à cet appel par l’implication de 1 700 militaires dont 800 au Mali, le président François Hollande s’est engagé dans la première intervention militaire de son mandat.

Celle-ci a empêché le basculement de ces villes pivots au profit d’acteurs qui contrôlaient le nord du pays. Mais cette décision est surtout révélatrice de la posture stratégique adoptée par la France en Afrique subsaharienne.

Elle se caractérise par trois éléments : une utilisation des forces militaires en dernier ressort, une demande explicite des Etats africains et un respect du cadre multilatéral.

Avec l’intensification de la crise en 2012 - renversement du président, défaite de l’armée malienne -, les organisations de la région se sont mobilisées en établissant la Mission de la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest au Mali (Micema).

Dans un esprit de collaboration avec les structures régionales, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est aussi saisi de la situation en adoptant plusieurs résolutions au titre du chapitre VII de la Charte de San Francisco.

"GARANTIR LA SÉCURITÉ ET L’UNITÉ DU TERRITOIRE MALIEN"

Celle du 15 octobre 2012 (2071) rappelle son attachement au principe de souveraineté en soulignant que "c’est aux autorités maliennes qu’il incombe au premier chef de garantir la sécurité et l’unité du territoire malien".

Celle du 21 décembre 2012 (2085) autorise le déploiement de la Mission internationale de soutien au Mali : une force de 3 000 hommes pendant un an composée de troupes africaines, disposant d’un accompagnement financier et logistique de l’Union européenne.

La résolution 2085 ne comprend pas de calendrier précis et se veut avant tout incrémentale, notamment par la formation des soldats qui rejoindront la force multinationale.

Or, la pénétration rapide des groupes armés et islamistes modifie le contexte. Ce serait un jugement hâtif que de conclure à une libération entière de l’action stratégique française à la suite des événements de Konna.

Que cette action sortirait des contraintes juridiques. L’opération de la France s’inscrit à l’intérieur d’un dispositif élaboré par les Nations unies : référence à l’article 51 ainsi qu’à une accélération de la mise en place de la résolution 2085.

De plus, la France bénéficie de l’assistance opérationnelle d’autres Etats comme la Grande-Bretagne (deux Boeing C-17 de la Royal Air Force sont destinés à la livraison de véhicules blindés) et, plus significatif encore, du soutien indirect de l’Algérie : autorisation du survol de son territoire par les avions français et fermeture de sa frontière avec le Mali.

LIENS ENTRE LE MALIEN OMAR SID’AHMED OULD HAMMA AVEC AQMI

Une telle posture présente ici des caractéristiques distinctes par rapport aux interventions emblématiques des années 2000, à savoir l’Afghanistan ou l’Irak. Si les deux opérations citées peuvent être qualifiées de conflits asymétriques, celle déclenchée au Mali relève plutôt de la catégorie des conflits dissymétriques.

Certes, les groupes touareg et islamistes bénéficient de ressources matérielles favorables comme les trafics d’armes et la vitalité des recrutements notamment, sans oublier des alliances conjoncturelles ou plus durables avec des criminels qui connaissent bien le désert et favorisent leur action - on pense aux liens entre le Malien Omar Sid’Ahmed Ould Hamma avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

Mais pour l’instant, il ne s’agit pas d’une guerre d’usure dans laquelle les protagonistes évoluent "au milieu des populations" mais d’une guerre de position ou de mouvement.

LES REDÉPLOIEMENTS TACTIQUES DES GROUPES ARMÉS

La gestion des colonnes de véhicules par les groupes armés qui aspirent à pénétrer le sud du pays rend bien compte de cet aspect. Les redéploiements tactiques des groupes armés après les bombardements de Gao participent de cette tendance.

De plus, il ne s’agit pas de créer ex nihilo un nouveau régime politique. L’objectif vise à accompagner la reconstitution d’un corps politique, laquelle ne peut être envisagée et réalisée que par les populations elles-mêmes, c’est-à-dire au-delà de l’action militaire.

La problématique de l’Etat failli occulte cette dimension, car elle privilégie une approche étrangère de reconstruction d’un Etat. Or, un corps politique est animé par une sensibilité réciproque entre ses parties.

Il ne peut subsister qu’en procédant à une intégration des individus : satisfaire leurs besoins économiques et sociaux (ceux de la jeunesse) ainsi que leurs besoins symboliques de reconnaissance.

NÉ D’UNE SCISSION AVEC AQMI EN RAISON DES PRATIQUES RACISTES

Soulignons qu’une distinction majeure doit être effectuée entre les Touareg (Mouvement national de libération de l’Azawad MNLA, Ansar Eddine) et les autres acteurs comme AQMI et le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), né d’une scission avec AQMI en raison des pratiques racistes de la majorité arabe en son sein.

Les premiers se situent dans un espace de revendications ethniques ou nationales : accès à l’indépendance d’une région du Mali (MNLA) ou constitution d’un Etat islamique (Ansar Eddine).

Les seconds ont des ambitions transnationales à travers, notamment, l’élaboration d’un califat de la Mauritanie à la Somalie. Autrement dit, l’intervention militaire n’est qu’un élément au sein d’une stratégie générale, pour reprendre l’expression du général Lucien Poirier, mort le 13 janvier.

Frédéric Ramel, professeur des universités en science politique, Sciences Po Paris

Frédéric Ramel

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Les Maliens ont cru à la fin de leur pays

LE MONDE | 17.01.2013 à 16h22Par Boubacar S. Traoré, fondateur et directeur du groupe Afriglob Conseil

L’intervention française a permis de mettre fin à neuf mois d’incertitude concernant les régions nord du Mali, occupées par des terroristes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et d’Ansar Eddine (mouvement islamiste malien).

Cette intervention est saluée par une grande majorité de Maliens, car, au-delà de son caractère humanitaire et sécuritaire, nombre d’entre eux considèrent que cette intervention apportera des réponses aux questions qu’ils se posent depuis plusieurs années.

SUCCESSION DE RÉBELLIONS

La situation du nord du pays préoccupe les Maliens depuis près de vingt ans à cause d’une succession de rébellions, sans que les autorités puissent apporter des réponses claires. Ville située à environ 600 km de la capitale, Konna est une petite localité paisible bozo (les Bozo sont généralement pêcheurs).

C’est la ville symbole de la crise malienne. Elle a été tout d’abord le théâtre du premier affrontement depuis le coup d’Etat du 22 mars 2012, suivi par la population, qui voulait avoir une idée précise sur l’état de son armée régulière.

La perte rapide de cette ville par l’armée malienne a apporté les premières réponses sur sa faiblesse et sur l’éventualité de la fin de l’Etat malien. Pour la première fois, une majorité des habitants de Bamako a réellement pris conscience que le Mali était en guerre.

La progression vers Bamako passe par une zone qui concentre toutes les inquiétudes. En passant par Mopti, l’on traverse le pays dogon, le pays bobo, le pays bambara. En passant par Ségou, l’on traverse le pays bambara, le pays miniaka et quelques villages bobo.

LE COUP D’ETAT A PROVOQUÉ UN CHAOS À BAMAKO

Ces deux zones ont la particularité d’abriter le plus grand nombre de chrétiens, d’animistes et d’athées du Mali, soit près de 10 % de la population. Ces personnes auraient sans doute été massacrées par les islamistes.

Le coup d’Etat a provoqué un chaos à Bamako. De la désorganisation de l’armée aux tensions sociales, le Mali était devenu la première source d’inquiétude pour la communauté internationale, car il y avait un risque de "somalisation" ou d’"afghanisation" dans la région.

Les rivalités politico-militaires ont empêché durant des mois les autorités du pays à réfléchir sur les conditions d’une intervention militaire au nord. D’où le renforcement des islamistes et le problème des 500 000 réfugiés et déplacés, selon l’ONU.

Au sud, dans une confusion généralisée, des manifestations de différentes natures étaient organisées. Une possibilité de guerre civile au sud n’était pas à écarter.

Pendant que les islamistes attaquaient Konna, des organisations politiques manifestaient à Bamako pour demander le départ du président de la République et refuser une intervention étrangère.

Même la perte de Konna n’aura pas suffi à rendre possible l’union sacrée autour de ce président. De nombreux Maliens ont cru à la fin du Mali : la peur et la perte des libertés et de la dignité étaient réelles. Les autorités n’avaient plus d’autre choix que de demander directement l’aide de la France en se fondant sur la résolution 2085 de l’ONU, autorisant une intervention au Mali.

BLOQUER L’AVANCÉE DES TERRORISTES

Avant la réponse positive de François Hollande, le suspense fut long. Beaucoup de Maliens croyaient que l’arrivée de la France allait prendre plusieurs semaines. Cette intervention se déroulera en trois phases : bloquer l’avancée des terroristes, préparer les forces africaines et transmettre la suite.

Tout d’abord, il s’agira d’élire un président légitime. Ensuite, il faudra continuer la pacification du pays. Enfin, le nouveau président devra mener une politique à dominante sécuritaire. L’intervention française a redonné espoir aux Maliens, qui croient désormais à la possibilité de reconstruire un Etat démocratique en évitant les erreurs du passé : la mauvaise gouvernance et la corruption, sources de la faiblesse de l’armée, et la désorganisation de l’Etat.

Boubacar S. Traoré, fondateur et directeur du groupe Afriglob Conseil

Boubacar S. Traoré, fondateur et directeur du groupe Afriglob Conseil, cabinet malien spécialisé dans les questions de défense et de développement

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Un nouvel avatar de la Françafrique

LE MONDE | 17.01.2013 à 16h15Par Michel Galy, politologue

Ainsi, Cassandre avait raison ! La guerre africaine de François Hollande a bien commencé au Mali. Pendant que stratèges, politiques et humanitaires se mobilisent sur le Moyen-Orient et la Syrie, c’est en Afrique que la France intervient.

Laissons tomber quelques instants, pour une analyse sereine, le pesant catéchisme diplomatico-communicationnel, qui veut que c’est "en appui de", "à la demande de", que la France est intervenue !

MOBILISER LA COMMUNAUTÉ ÉCONOMIQUE DES ETATS DE L’AFRIQUE DE L’OUEST

"En appui" de quoi ? Comme pour d’autres interventions, le schéma de ladiplomatie française était bien, par le biais des régimes relais, de mobiliser la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union africaine, l’ONU dans un savant crescendo de demandes, déclarations et résolutions légitimant l’intervention militaire.

Cette dernière aurait eu pour fer de lance les forces tchadiennes habituées du désert, les corps du Nigeria et du Sénégal, et des contingents régionaux.

La réalité était déjà tout autre : des forces spéciales françaises, dirigées depuis Ouagadougou, étaient à pied d’oeuvre au Burkina Faso, au Niger, en Mauritanie et même au Mali !

L’avancée surprise de colonnes de pick-up de plusieurs milliers de djihadistes fonçant vers Mopti et Bamako a dissipé cet écran de fumée médiatique, cette légende diplomatique et cette esquisse de "coalition" internationale.

"BONS ISLAMISTES" D’ANSAR EDDINE DES "MAUVAIS" D’AQMI

Autant pour les naïfs voulant distinguer les "bons islamistes" d’Ansar Eddine des "mauvais" d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ou autre Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) ! Echec à Ouagadougou, confusion à Bamako, erreurs d’analyse à Paris : le bilan d’un an d’action au Mali et au Sahel semble très mitigé !

Les scénarios de crises s’écrivent à partir de schémas logiques dépassés : trop souvent, militaires, diplomates ou humanitaires oublient la politologie africaine, la longue durée, les structures sociales (ainsi la segmentarité touareg et ses incessants retournements d’alliance) qui sous-tendent les conflits.

Alors que le pouvoir se fait une image négative, criminalisée, instrumentalisée de ses ennemis, je n’ai jusqu’ici lu aucune analyse en termes de religions, de cycle de pouvoirs, d’islamisation de longue durée et sur de grands espaces touchant le Sahel (et jusqu’à la Côte d’Ivoire !) : le philosophe arabe Ibn Khaldoun donnait ces clefs au... XIVe siècle !

L’historien Lucien Febvre (1878-1956) avertissait déjà d’étudier une crise religieuse comme celle de la Réforme en termes religieux, autour du sacré et dupolitique, et non sous l’angle d’un confus et très bushien "terrorisme international" !

Laissons de côté les cycles séculaires de corruption, et demandons-nous où pèchent dans le Mali contemporain les raisonnements en termes de "renseignement militaire".

L’intervention indirecte a échoué, ainsi que la négociation ; "jouer les Touareg" du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), pour "liquider AQMI", puis séparer Ansar Eddine des autres mouvements islamistes ont été deux manipulations manquées, laissant le nord du Mali aux mains de mouvements réunifiés et conquérants.

Intervenir à Bamako, sans mandat, pour détruire le pouvoir du capitaine Sanago etdisperser islamistes et Touareg dans tout le Sahel risquent d’être deux erreurs majeures encore à venir. Mais pouvait-on faire autrement, autour de Mopti ?

COUP DE SEMONCE CONTRE UNE ARMÉE ISLAMISTE

Evidemment non, et on ne peut qu’approuver le coup de semonce contre une armée islamiste qui semble vouloir conquérir et sans doute mettre à feu et à sang le sud et la capitale !

Mais pourquoi en est-on réduit à cette approbation forcée ? Nous ne pourrions approuver un interventionnisme massif qui se profile à Tombouctou, Kidal ou Gao et encore moins à Bamako, ce qui provoquerait une guerre civile et des massacres urbains.

La volonté de faire un "double coup d’Etat" (au nord et dans la capitale) serait hasardeuse, la société civile, politique et même religieuse étant très divisée...

Par ailleurs, l’intervention, une fois de plus, n’a pas un "habillage" juridique convaincant, ni du côté de l’ONU, ni du côté malien : un pays qui n’a pas d’accord de défense ne peut être représenté par un président intérimaire sans grande légitimité !

Faire apparaître Dioncounda Traoré comme un président fantoche porte-voix des intérêts occidentaux et français pourrait se révéler un jeu fort dangereux.

Et plus dangereux encore serait une intervention française massive. D’une part, la "déclaration de guerre" aux mouvements islamistes locaux (doublée d’un raid manqué en Somalie) constituerait le territoire français comme une cible privilégiée de djihadistes de toutes obédiences.

D’autre part, une extension d’une nouvelle "guerre nomade" au Sahel serait catastrophique : qui pourrait nourrir et soigner des dizaines de millions de déplacés et réfugiés en plein Sahel ?

Bamako et Bangui sont les pierres de touche de la volonté de François Hollande" d’en finir avec la Françafrique", mantra de chaque nouveau régime français.

La France est bien en retard d’une décolonisation, seul pays à entretenir des bases militaires permanentes depuis les indépendances et à intervenir régulièrement sur le continent - ce qui n’est pas une fatalité : une expédition militaire britannique est impensable par exemple au Kenya ou au Zimbabwe !

LA FIN DES DESPOTISMES ET DES DICTATURES SOUTENUS PAR LES RÉSEAUX FRANÇAIS

D’autres alliances sont pourtant possibles : avec les nationalistes, les démocrates anti-dictatures, la jeunesse urbaine, l’intelligentsia transnationale, et même les mouvements de lutte panafricains : ceux qui sont identifiés comme des ennemis... peuvent bien être à terme des alliés potentiels !

La fin des despotismes et des dictatures longtemps soutenus par les réseaux français, la contagion peut-être d’un "printemps africain" pourraient, si l’on en a la volonté politique, marquer l’ère du gouvernement de François Hollande : à condition que les socialistes fassent l’effort de penser la nature des régimes africains, qu’ils retirent les bases militaires, et dénoncent la corruption et les violences.

Les bases d’une démocratisation de l’Afrique sont connues, en aura-t-on le courage ? A ce prix, d’un retournement stratégique, pourra se poser une nouvelle alliance entre la France et l’Afrique. Et décoloniser enfin les esprits.

Michel Galy, politologue, professeur de géopolitique à l’Institut des relations internationales (Ileri, Paris), auteur de "Guerres nomades et sociétés ouest-africaines" (L’Harmattan, 2008)

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Déclaration contre l’intervention militaire française au Mali

 

Nous condamnons la énième intervention militaire française en Afrique et particulièrement au Mali après la récente descente des raids militaires en Côte d’ Ivoire et en Lybie en 2011, qui ont fait au passage des milliers de morts africains. Cette intervention au Mali ne peut pas être vue comme une action salvatrice mais plutôt analysée comme une action d’occupation du territoire malien, venant parachever l’occupation barbare des Djihadistes et offrir sur un plateau d’or un territoire en agonie en bafouant ainsi la souveraineté d’un pays indépendant.

L’incurie et la faiblesse militaire des pays voisins donnent à la France un rôle de maton et de gendarme qu’elle s’est toujours donnée en Afrique, notamment au Congo, en Centrafrique, au Niger, au Tchad, au Gabon et en Côte d’Ivoire.

L’actuel Président intérimaire du Mali Dioncounda Traoré n’a aucune légitimité constitutionnelle pour engager le pays dans un accord bilatéral comme le soutient le chef de l’Etat français François Hollande.

L’ordre juridique, c’est-à-dire la résolution 2085 de l’O.N.U, n’autorise pas une intervention française, l’éthique et la morale devraient plutôt pousser la France à s’abstenir de toutes interventions sur le territoire africain au regard de ses actions passées non encore réparées, notamment à Madagascar à plusieurs reprises, d’abord en 1896 avec les troupes de Gallieni qui ont commis un génocide sur la population Malgache, et en 1947 les troupes coloniales sur ordre du haut-commissaire Pierre de Chevigné font mitrailler plus d’une centaine de militants du MDRM (Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache) et les font emprisonner dans des wagons tout en expérimentant une nouvelle technique de guerre psychologique qui consiste à jeter vivants ces militants d’un avion pour terroriser les villageois de leur région. Au Cameroun en 1948 les mêmes méthodes sont utilisées avec pour la première fois la mise en pratique de la bombe au napalm pour réduire les indépendantistes de L’U.P.C (Union des Populations du Cameroun) au silence.

Par conséquent, il ne peut y avoir d’approbation d’aucune organisation politique, associative, et de tous les autres mouvements africains à l’action en cours au Mali. Il est important de souligner le calvaire, le traumatisme, les atrocités au quotidien, précisément les exécutions sommaires, bras et pieds coupés, les expropriations, les expulsions et le génocide d’Etat que vivent les Noirs en Mauritanie depuis 40 ans sans que cela ne fasse l’objet d’une intervention militaire de la France, de la communauté internationale et des Etats africains voisins.

Par ailleurs ces mouvements Djihadistes et Touaregs, soutenus hier dans leur action de sécession et d’occupation du Mali par la France, ont gagné en confiance et se sont donc autorisé à commettre les pires exactions, atrocités et destructions des joyaux historiques du patrimoine malien. Les troubles actuels au Mali sont la conséquence directe des aventures guerrières de la France en Lybie avec la dispersion des armes aux troupes Touaregs venus soutenir le colonel Kadhafi. La France doit faire face à ses erreurs stratégiques dans le Sahel.

Nous rappelons à la mémoire du peuple malien leur concours au peuple français pendant l’occupation allemande au cours des deux guerres mondiales au prix de leur sang pour la libération de la France.

Seule la résistance nationale libère de l’occupation comme l’atteste le passé glorieux du Mali avec le roi Sonni Ali qui a chassé les Touaregs qui avaient envahi Tombouctou en 1468 et la résistance héroïque de l’Askia Nouh lors de la guerre contre le Maroc 1593.

 

Fait le 18 janvier 2013 à Paris.

 

Thibeaud OBOU – Président de AFRICAINS DU MONDE.

 

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Le Mali, la France et les Extrémistes

 Tariq Ramadan

Le monde observe, et la classe politique française semble unanime sur le principe d’une intervention militaire au Nord du Mali contre les « islamistes », « jihadistes », « extrémistes ». D’aucuns reprochent certes au gouvernement de s’être engagé seul mais ils estiment « juste » la décision de mener une action militaire. Le Président français, François Hollande, qui semblait perdu au cœur d’un gouvernement confus, redore son blason et se refait une image d’homme d’Etat, de chef de guerre, qui veut « détruire l’ennemi », « l’empêcher de nuire ». C’est donc au Nord du Mali que la France voit se refléter, enfin, l’image d’un Président fort, déterminé, installé à Paris.

Il faut commencer par le commencement et prendre une position claire. L’idéologie et les pratiques des réseaux et groupuscules salafi jihadistes et extrémistes sont à condamner de la façon la plus ferme. Leur compréhension de l’islam, leur façon d’instrumentaliser la religion et de l’appliquer en imposant des peines physiques et des châtiments corporels de façon odieuse est inacceptable. Encore une fois la conscience musulmane contemporaine, et internationale, doit s’exprimer haut et fort, le dire et le répéter, cette compréhension et cette application de l’islam sont une trahison, une horreur, une honte et les premiers à devoir s’y opposer devraient être les musulmans eux-mêmes et les Etats des sociétés majoritairement musulmanes. Politiquement, intellectuellement et avec toute la force de leur conscience et de leur cœur. Cette position ne doit souffrir aucune compromission.

A cette ferme position de principe, il faut ajouter l’analyse géostratégique et éviter de confondre la clarté de la position morale avec la naïveté d’une position politique binaire simpliste : être contre les extrémistes jihadistes reviendrait-il donc forcément à être en accord avec la politique française dans la région ? L’expression « Etre avec nous ou contre nous » de George W. Bush est fondamentalement fausse et dangereuse dans sa substance autant que dans ses conséquences. Derrière l’engagement « noble » de la France aux côtés des peuples africains en danger, il demeure certaines questions qu’il faut poser explicitement. L’Occident en général, et la France en particulier, a oublié les peuples pendant des décennies sous les dictatures tunisiennes, égyptiennes et libyennes avant de chanter les louanges des « révolutions », du « printemps arabe » et de la liberté. En Lybie, l’intervention humanitaire avait des aspects troubles, des parfums d’intérêts pétroliers et économiques peu dissimulés, voire assumés.

Quelques mois plus tard, la France interviendrait au Nord du Mali pour le bien du peuple, avec cette seule intention de protéger ce pays « ami » du danger des extrémistes désormais alliés des rebelles touaregs. Voire. L’absence de données économiques et géostratégiques dans la présentation politique et médiatique des faits est troublante. On ne dit rien, en sus, de l’histoire longue, et plus récente, des alliances de la France avec les gouvernements maliens successifs. Tout se passe comme si la France exprimait soudain sa solidarité politique de façon gratuite, généreuse et sans calcul. Or dans les coulisses des bouleversements politiques récents, la France n’a eu de cesse d’interférer, de faire pression, d’écarter les acteurs maliens gênants (politiques ou militaires) et de créer des alliances utiles, aux sommets de l’Etat comme sur les terrains tribal, civil et militaire. Amadou Toumani Touré, renversé par un coup d’Etat le 22 mars 2012, a été grandement fragilisé et isolé après la chute du colonel Kadhafi. Il semble avoir payé le prix de sa politique vis-à-vis du Nord et de ses vues quant à l’attribution des futurs marchés d’exploitation pétrolière. Les liens (parfois difficiles) de la France avec l’organisation sécessionniste, « Le Mouvement National de Libération d’Azawad » (MNLA), ne sont un secret pour personne et permettaient d’établir une zone de fracture entre le Sud et le Nord du Mali bien utile à la lumière des visées d’exploitation de richesses minières très prometteuses. La présence de l’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et son alliance avec les tribus touaregs dans le Nord a été, depuis 3 ans (et davantage encore dans les faits), un autre facteur justificatif de la présence militaire française dans la région (et qui s’est proprement officialisée depuis le lancement de « la guerre » il y a quelques jours).

Le gouvernement français et les responsables des multinationales du gaz et du pétrole ont toujours, officiellement, relativisé ou minimisé les découvertes en matière de ressources minières dans la région sahélienne entre la Mauritanie, le Mali, le Niger et l’Algérie (on a même parlé de « mirage malien »). Pourtant les données sont bien plus connues et certifiées qu’on ne le laisse entendre et Jean François Arrighi de Casanova, le directeur Afrique du Nord de Total, n’a pas hésité à parler « d’un nouvel Eldorado » avec d’immenses découvertes gazières et pétrolifères. La région n’a pas moins de cinq bassins des plus prometteurs. Le bassin de Touadenni, à la frontière mauritanienne, a déjà révélé l’importance de ses ressources. Il faut y ajouter les bassins du Tamesna et des Iullemeden (frontaliers avec leNiger), le bassin de Nara (proche de Mopti) et le graben de Gao. L’Autorité pour la Recherche Pétrolière (AUREP) confirme le potentiel du sous-sol du nordMali en matière de ressources minières (essentiellement gaz et pétrole). Le Mali, la Mauritanie, l’Algérie et le Niger sont les premiers concernés et – avec la chute du colonel Kadhafi – les perspectives d’exploitation se sont ouvertes pour les compagnies françaises (au premier chef Total), italiennes (ENI) et algérienne (Sipex, filiale de Sonatrach) qui ont déjà investi plus de 100 millions de dollars (selon les estimations) en études et forages malgré les difficultés dues à l’aridité et à l’insécurité. Le peuple ami malien vaut bien que l’on défende son sang, sa liberté et sa dignité quand on sait, accessoirement, ce que peut recéler son désert de gaz et de pétrole. Ce ne sont pas les ressources minières du nord du Mali qui sont un mirage mais bien la réalité de la décolonisation.

Certaines questions ne sont-elles pas légitimes au demeurant ? Nul ne peut nier l’existence de groupes violents extrémistes et radicalisés qui ont une compréhension coupable et inacceptable de l’islam. Nous l’avons dit, il faut les condamner. Il faut constater que ces groupes ont des stratégies politiques contradictoires et ont une fâcheuse tendance à s’installer aux lieux exacts où les ressources minières sont un enjeu capital. On le savait en Afghanistan (dans une région immensément riche de pétrole, gaz, or, lithium, etc.) et voilà – on ne comprend pas bien pourquoi – que les « fous » extrémistes s’installent dans le Sahel malien pour y appliquer leur « shari’a » inhumaine et si peu islamique. Dans le Sahel désertique ! Que l’on nous entende bien, il n’y a pas doute sur l’existence de ces groupuscules extrémistes mais il y a des questions légitimes sur leur infiltration possible (les services de renseignements américains, comme européens, ont admis faire usage de l’infiltration en s’appuyant sur des agents instigateurs). Leurs lieux d’installation et leurs méthodes d’opération pourraient bien être encouragés et orientés : on le savait avec George W.Bush, on le voit au Mali, on peut faire un usage utile « des terroristes ». Un chef militaire malien nous disait son trouble lors de notre dernière visite : « On a ordre de les exterminer, de les ‘détruire’ (sic), même quand ils sont désarmés. Pas de prisonniers ! On fait tout pour les rendre fous et les radicaliser ». Etonnante stratégie de guerre en effet. Plus largement, le Canard Enchaîné révèle que l’allié de la France, le Qatar, aurait signé un accord avec Total – quant aux exploitations du Sahel – et, paradoxalement, soutiendrait financièrement et logistiquement des groupes radicalisés tels que « les insurgés du MNLA (indépendantistes et laïcs), les mouvements Ansar Dine, Aqmi et Mujao (djihad en Afrique de l’Ouest) ». Si les faits sont avérés, s’agirait-il d’une contradiction ? Ou alors d’une façon d’encourager et de pousser les pyromanes (extrémistes) afin de rendre utile, nécessaire et impérative l’action des pompiers (français) ? Une répartition des rôles entendue, particulièrement efficace, et tellement cynique.

Le monde observe et la récente prise d’otages en Algérie va davantage encore mobiliser les sentiments nationaux en soutien de l’opération militaire. Des otages américains, anglais, norvégiens, etc. et ce sur le sol algérien : les enjeux dépassent désormais la France. Le peuple malien se réjouit en majorité mais beaucoup ne sont pas naïfs : la France amie est surtout amie de ses intérêts et sa façon d’intervenir sélectivement (en Lybie ou au Mali et non en Syrie ou en Palestine) n’est pas nouvelle. La politique biaisée de la « France-Afrique » est terminée nous disait-on, les colonisations politique et/ou économique ont fait long feu, l’heure de la liberté des peuples, de la dignité des nations et de la démocratie a sonné ! Il faudrait donc que l’on adhère béatement à cette hypocrisie générale. Il faut dénoncer les extrémistes, il faut condamner leurs actions et l’instrumentalisation de la religion et des cultures mais vient un jour où il faut aussi regarder les responsabilités en face. Aux Etats africains et arabes qui oublient les principes élémentaires de l’autonomie et de la responsabilité politiques (et ceux du respect de la dignité de leur peuple) ; aux élites africaines et arabes, et à nous tous, qui sommes si peu capables de proposer une vision claire de l’indépendance politique, économique et culturelle ; aux peuples qui se laissent emporter par les émotions populaires et les mirages « des puissance amies »... à nous tous, politiques, intellectuels et citoyens préoccupés par la dignité et la justice dans les pays du Sud, il faut renvoyer le miroir de notre responsabilité ultime quant à ce qui advient sous nos yeux. La « destruction » des extrémistes jihadistes du Nord du Mali n’est pas une promesse de liberté du peuple malien mais, à long terme, une forme sophistiquée d’aliénation nouvelle. Pourtant, jamais comme aujourd’hui les forces de résistance des pays du « Global South » (avec les mouvements politiques et intellectuels engagés au Nord), jamais ces forces, disions-nous, n’ont eu autant d’opportunités d’ouvrir d’autres horizons et une marche nouvelle vers leur liberté.

On ne voit rien aujourd’hui que cette euphorie, cette célébration ou ce silence, face à l’action libératrice de la France et de la « communauté internationale » qui unanimement la soutient. Comme si le Moyen Orient et l’Afrique avaient accepté d’être soumis encore devant les dernières cartouches tirées par cet Occident meurtri et mourant de ses doutes et des crises économiques, politiques et identitaires qui le traversent. Le meilleur service que l’Afrique peut se rendre à elle-même, et à l’Occident, ce n’est pas de plier face à la nostalgie et aux délires de puissance de ce dernier, mais de lui résister avec dignité et cohérence au nom des valeurs même que l’Occident et la France défendent et qu’ils trahissent pourtant quotidiennement au gré de leurs politiques mensongères et hypocrites en Amérique du Sud, en Afrique comme en Asie. Le Nord du Mali est un révélateur qui donne la chair de poule : voilà un peuple qui chante sa libération politique laquelle est associée à son nouvel enchainement et étouffement économiques ; voilà des politiques et des intellectuels africains ou arabes qui sourient et applaudissent (conscients ou inconscients, naïfs, arrivistes ou compromis). L’hypocrisie et la lâcheté de ces derniers n’est somme toute que le miroir de l’hypocrisie et de la manipulation des grandes puissances occidentales. Rien de nouveau sous le ciel des colonies.

Tariq Ramadan

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L’intervention est-elle un préalable au règlement d’une crise politique ?

IRSEM | 16.10.2012 à 19h17 • Mis à jour le 16.10.2012 à 19h18Par Amandine Gnanguênon, docteur en sciences politiques, chargée d’études à l’IRSEM

Le Mali est entrée dans une spirale infernale en 2012 : défaite de l’armée malienne en janvier, renversement du président Amani Toumani Touré (ATT) en mars, proclamation de l’indépendance de l’Azawad par le mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en avril. Alors que le choix des solutions diplomatiques tend à être relégué au second plan pour envisager une optionarmée, comment une intervention militaire peut-elle s’inscrire dans le cadre du règlement politique et global de la crise malienne ?

UN CONFLIT SUR PLUSIEURS ÉCHELLES DE TEMPS

Les problèmes que rencontre le Mali et qui se cristallisent depuis 2012 au Nord du territoire s’inscrivent dans des registres temporels différents. La complexité du conflit malien résulte de l’enchevêtrement de problèmes internes structurels et d’éléments conjoncturels. La question de l’intégration politique du Nord et du Sud du vaste territoire malien s’inscrit dans le temps long de l’histoire du pays. La récurrence des revendications touareg dans les années 1960, 1990 et 2000 démontre comment chaque conflit bien qu’ayant sa propre dynamique s’articule au précédent. Sur la problématique touareg se sont greffés des facteurs de conflit plus récents. La chute du régime de Kadhafi fut suivie d’une série d’événements qui ont conduit à l’effondrement de l’édifice politique et sécuritaire malien déjà fragile et à une mobilité des combattants entre la Libye, le Niger et le Mali, avec une intense activité de convoyage d’armes. Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) s’est progressivement implanté dans un environnement caractérisé par de nombreux trafics et la conclusion d’alliances mouvantes entre des groupes armés irréguliers.

L’INTERVENTION MILITAIRE, UNE SOLUTION SUR LE COURT TERME

La question de l’intervention militaire doit nécessairement prendre en compte le fait qu’il est urgent d’intervenir au Nord Mali pour créer les conditions nécessaires d’un retour au dialogue politique national. L’intervention militaire semble donc être une solution sur le court terme qui aurait pour principal objectif de déloger AQMI et les différents groupes criminels du Nord Mali. Derrière le terme "intervention", il s’agit bien d’éliminer les groupes armés terroristes qui menacent les populations. La sanctuarisation du Nord Mali par ces groupes est une menace non seulement pour les pays frontaliers (risques de rapprochement avec d’autres acteurs comme Boko Haram au Nigeria), mais aussi pour les pays sur l’autre versant de la Méditerranée et pour l’ensemble de la Communauté internationale.

Quelle forme d’intervention ? Comme au Libéria dans les années 1990, le Mali est une urgence pour la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Rappelons que la CEDEAO est chargée de la mise en œuvre de l’une des composantes régionales de la Force africaine en attente (FAA). Un engagement de la CEDEAO au Mali serait l’occasion d’effectuer un test grandeur nature - la FAA n’est censé être opérationnelle qu’en 2015. L’option de la Mission de la CEDEAO au Mali (MICEMA) tout en s’inscrivant dans un cadre légal (résolution 2071 des Nations unies) pourrait bénéficier du soutien des acteurs déjà impliqués dans le renforcement des capacités des Etats de la région, notamment la France, les Etats-Unis et l’Union européenne (UE). Une telle opération suppose bien entendu au préalable que les pays de la sous-région définissent clairement leurs objectifs et coordonnent leur action avec leurs partenaires.

Au regard des obstacles logistiques, humains et financiers auxquels est déjà confrontée la CEDEAO, un échec de la MICEMA pourrait conduire au choix d’un autre acteur extérieur qui soit à la fois légitime pour les autorités maliennes, capables d’intervenir et ayant intérêt à le faire. Certes, le manque de visibilité toujours inhérent à une telle situation oblige à une certaine retenue. Pour autant, l’intervention militaire ne vise pas à résoudre à elle seule la crise politique malienne au Sud. Elle permet sur un temps court de donner toutes les chances aux autorités maliennes de régler une crise institutionnelle et politique qui, elle, s’inscrit dans le temps long.

AU-DELÀ DE L’INTERVENTION, LA FABRIQUE D’UNE SOCIÉTÉ SUR LE TEMPS LONG

Le conflit malien apparait aujourd’hui comme une juxtaposition du temps militaire (lutter contre les groupes terroristes) et du temps politique (reconstruire un projet et un pacte de société malien). L’enchevêtrement des facteurs d’insécurité politique, économique, social et environnemental concentré sur un même espace a conduit à la tentation de décomposer le temps de l’action et de la solution. Or, l’option militaire est un outil au service du politique. L’avenir du Mali ne dépend pas uniquement de la réussite de l’intervention armée mais des Maliens eux-mêmes. L’enjeu est bel et bien la reconstruction d’un vivre ensemble qui ne pourra pas être imposé de l’extérieur, mais reste pour l’heure à rendre possible, dans un premier temps, par une intervention militaire.

Amandine Gnanguênon, docteur en sciences politiques, chargée d’études à l’IRSEM

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Guerre du Mali et stratégie pour une défense française

22 janvier 2013 

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/220113/guerre-du-mali-et-strategie-pour-une-defense-fr

Le nouveau livre blanc sur la défense et la sécurité qu’élabore un groupe de travail qui devait remettre ses conclusions avant Noël est en retard. Il pouvait marquer un tournant “ à gauche” par rapport à celui de 2008. Après avoir mis fin , à juste titre, à “ notre ” guerre d’Afghanistan même sans remettre en cause l’Otan et la bombe atomique, il aurait dû cesser de traiter de la “ sécurité globale ”, au sens où cette ambition se nourrit des pensées américaines, préconisant une stratégie militaire et policière, anti-insurrectionnelle, en défense finale du système financier global.

Quand surgit le double choc de l’opération DGSE de Somalie et de l’expédition de soutien d’urgence à Bamako, il est clair que ces deux actions posent militairement la question des prochains budgets de défense ; la commission du livre blanc semblait devoir traiter cette question comme “ gestion d’un poste budgétaire servant de variable d’ajustement ” dans un contexte d’austérité pacifique. Ce n’est plus le cas. On attend qu’il nous éclaire bientôt sur les objectifs et les principes nouveaux du gouvernement français, parti vivement en guerre sans explications démocratiques suffisantes.

La défense stratégique de la République française, certes, n’est pas qu’une question militaire. Nous n’avons plus d’Empire ni d’ennemis aux frontières. Les menaces qui pèsent sur notre démocratie mériteraient plusieurs livres blancs non militaires ; sur la défense de l’éducation, de la santé, de l’économie et de l’emploi d’un Etat qui assumerait sa fonction régulatrice de la finance et la redistribution des richesses.

Le contact de l’économique avec le militaire est bien connu : la production d’armes dépend des commandes d’Etat et du bénéfice tiré de l’exportation par les firmes. Ce commerce contribue au maintien des capacités industrielles. Il est vivifié par les guerres, livrées pour l’accès autonome aux sources d’énergies et à certaines matières premières, et qui en outre exhibent comme une publicité les performances des armements utilisés. La défense de l’accès à ces ressources fit partie de la « Françafrique ».

Mais l’absence de guerres est aussi une base rationnelle pour les réductions des budgets militaires, et l’affectation des crédits ainsi dégagés au paiement de la dette ou à la dynamique de croissance supposée nous sortir de la crise. Une Union européenne plus fédérale pourrait encadrer un effort collectif et gérer un engagement collectif. Mais les autres euro-armées se gardent bien d’aller en Afrique. Risque donc que la Françafrique, écartée, ne devienne même pas Eurafrique mais Globafrique.

Défense contre les chocs du système néofinancier global

Il faudrait alors qu’on ait admis qu’un fondement du problème de la “menace” vient du fait que le pouvoir financier est dénationalisé et délocalisé et poursuit même une offensive contre l’autonomie politique localisée des Etats. La France devrait bien inclure dans son Livre Blanc un chapitre –ou un paragraphe– sur la défense stratégique contre les chocs et les offensives chaotiques que s’autorise le système financier contre les Etats nations. D’où l’idée d’un droit international, criminalisant certains comportements laissés “libres” par le néolibéralisme. Aux Etats-Unis, le président lui-même commence à mettre en œuvre une législation, usant ainsi de son pouvoir fédéral continental, inexistant à l’échelle de l’Union européenne.

La stratégie de défense française devra décidément s’orienter vers un concept impliquant au moins une future solidarité confédérale ou fédérale de l’Union en défense des démocraties sociales européennes et, au-delà, une défense des démocraties au sud et à l’est de l’Europe.

Ceci implique une rupture avec les principes stratégiques américains, par l’Otan interposée. Ces liens qui –comme l’indique avec modération le Rapport Védrine sur l’Otan– ne servent pas à grand chose pour la défense de l’Europe et entraînent une adhésion obligatoire à des normes techniques américaines, à des coûts croissants. Ces coûts sont croissants car ils assument une modernisation par intégration des drones et de la guerre électronique qui suppose un maintien de l’ordre robotisé et une doctrine d’emploi des forces qui pousse plutôt aux guerres sans fin : en effet elle n’envisage pas un retour à la paix possible en s’attaquant aux crises financières, socio-économiques et écologiques de la planète, au Mali ou ailleurs. L’islamisme violent, le salafisme du désespoir, se répand dans ce contexte, comme une criminalité sans frein, mais on ne peut intervenir efficacement contre cet effet qu’en traitant les causes. 

Le futur livre blanc sur la défense –qui n’est pas un document budgétaire– devra contenir avant tout les principes explicites, guidant d’éventuelles politiques de projection de forces d’un gouvernement socialiste et des indications sur leur niveau de financement. Avec la décision précipitée d’intervention militaire au Mali, et l’espèce d’union nationale acquise provisoirement en soutien de la décision présidentielle, le traitement stratégique de notre environnement sud cesse d’être pacifique, sans qu’on ait annoncé d’avance la doctrine politique d’emploi des forces de la nouvelle majorité

Cette doctrine aurait dû définir d’avance les principes de la défense des intérêts réels de notre peuple et du peuple malien dans la phase de décomposition de l’Etat et de guerre interne-externe qui s’était ouvert dans l’Afrique sahélienne. Cette décomposition avait commencé bien avant le succès de la gauche aux élections présidentielles. Les débats sur les missions souhaitables en Afrique auraient pu susciter dans l’opposition de droite comme au sein de la gauche des divisions et des débats tout à fait normaux en démocratie.

Le souci principal d’un gouvernement de gauche devrait être, au moins, de ne pas agir comme mercenaire du système global, mais comme défenseur des intérêts sécuritaires et garant de l’avenir pacifique du développement au Sud. Qu’il soit clair, dès lors, qu’on n’allait pas rouvrir une tranche de militarisme américano-sarkoziste, subordonné stratégiquement au bombardement aérien et à l’écrasement total des ennemis et de leurs dirigeants par l’assassinat ciblé. Ces doctrines brutales ont mené l’action en Afghanistan à l’échec militaire et à toutes les corruptions politiques.

Mais si la coalition, soutenant l’action française au Mali, s’élargissait à l’Euramérique, elle pourrait pousser à durcir la méthode de combat et à renforcer la popularité du mouvement islamiste dans une population appauvrie, en raison des bavures inévitables des bombardements aériens même prudents et des combats de protection de harcèlements urbains prolongés, et pousser, en prime, à la confusion entre défense et sécurité, interne et externe, par la chasse au terrorisme en France même.

Nouvelles missions militaires complexes et nouveaux adversaires et alliés

Bref, on n’a pas suffisamment formalisé, avant l’expédition, le rejet de principe de tout entraînement vers une guerre “sans fin”, globalisée. Ce principe devrait normalement sortir consolidé par l’opération malienne, dans le nouveau livre blanc, sauf si on veut rester dans le flou, et par conséquent il faut se préparer à affronter une opposition de la droite à certaines définitions nouvelles des missions militaires et de nouvelles alliances, nécessairement indépendantes de l’appui américain et de l’Otan.

Malheureusement, la définition par le président Hollande d’une « guerre sans limites contre le terrorisme » a restauré un vocabulaire typique de la dernière version contre-insurrectionelle globale du Président Bush. C’est non seulement une expression surprenante mais déplacée. La guerre du Mali est à considérer comme une résistance à la destruction d’un Etat démocratique non seulement fragile et corrompu, mais actuellement détruit. Il s’agit de faire face à des bandes délinquantes surarmées par la dispersion des arsenaux de Khadafi, soutenues par les tendances islamistes extrémistes, et qui se sont emparées du Nord Mali par des actes terrifiants imposant la charia barbare depuis plusieurs mois, à une population islamisée de culture soufie. Un virage, dans l’islam, vers le salafisme est toujours possible, dans les steppes arides, les élevages et les oasis du Sahel et du Sahara, surtout cette année, en raison des difficultés de survie, après une sécheresse particulièrement catastrophique en 2012, et qui pousse à l’embauche de jeunes dans les milices du désespoir.

Heureusement, on a pu mettre des hommes à terre en quantité (contrairement à la guerre libyenne) et la doctrine d’emploi des forces met au premier plan la défense des habitants ; la présence de troupes sur le terrain permet d’éviter l’imprécision des seuls bombardements aériens et de bénéficier concrètement d’un appui de terrain de la population, et dynamise la contribution des pays africains voisins. Malgré tous les désastres que peuvent entraîner les combats en “guerre urbaine”, le principe d’ordre que contient une projection de forces terrestres, à condition qu’il soit suivi et contrôlé, permet seul de définir et maintenir un objectif politique de la mission, excluant la définition d’un ennemi ethnique.

Chargée de maîtriser les flux d’armements, de mettre fin aux libres mouvements des milices barbares, à leurs conquêtes des agglomérations sans défense, l’intervention a pour objectif de ramener la paix. Mais un tel résultat exige d’autant plus de précisions dans la définition politique, sociale et économique du conflit. On devra aboutir à une paix entre le nord et le sud Mali, et à la contention, sur un plan transfrontalier, de la domination salafiste dans l’ensemble de l’espace saharien.

Certes le djihadisme violent, contrairement au djihadisme mystique (le plus important selon le Coran), reflète un rapport de force extérieur, fascisant, qui a gagné du terrain en agglomérant aux protestataires du nord Mali des guerriers errants, pirates et corsaires, issus des restes du malheur social, une Libye des arsenaux sauvages et le soutien en pétrodollars des monarchies wahabbites du Golfe.

Mais l’adversaire est en fait partout pluriel, par sa composition d’origine et ses objectifs, ce qui implique qu’une paix puisse être obtenue par une négociation, supposant un jour le retour dans la légalité de certaines de ces bandes armées qui ne sont en faveur ni des exactions des extrémistes de la charia, ni ont une vocation au martyr ; elles soutiennent essentiellement des demandes d’autonomie de la zone nord. Unifié par le cours de la vallée fertile du fleuve Niger, le Mali fédère bien deux les deux parties, l’une sahélienne, l’autre saharienne, qui diffèrent par le climat et l’hydrographie.

Partout devrait s’imposer une défense attentive des économies traditionnelles, menacées de destruction au nord comme au sud, pour assurer le maintien des agricultures de subsistance, la lutte contre la corruption et contre l’influence des réseaux narcotrafiquants débarquant la drogue latino-américaine en Guinée, et le début de l’exploitation de certaines ressources minières, sans abandons de souveraineté.

L’expédition, si elle implique ces objectifs complexes, dans la durée, exige donc de prévoir des crédits pour la restauration d’un développement durable, la consolidation d’un état démocratique qui ne soit pas la relance d’une culture de la corruption –sinon tout succès militaire restera sans lendemain.

Cet effort militaire, en défense d’une politique sociale dans la durée, est il compatible avec les ressources et les « intérêts français » ? Sommes-nous au clair sur ce type d’objectifs ? On instaure un nouveau type de mission militaire, et la nécessité de moyens financiers nouveaux, l’autonomie de la défense française devenant plus importante que jamais.

Comment dégager des ressources quand il s’agit, tout compte fait, pour le livre blanc, de restreindre le budget de la défense ?

Actions militaires en hausse, budgets en baisse : liquider le budget du nucléaire militaire ?

C’est face à cette question que le maintien, au sommet de la doctrine stratégique française, de l’arme atomique devient un détournement de ressources illogique ; la maintenance de l’arme nucléaire est celle d’une capacité de génocide, coûteuse, et sans stratégie ; elle est inutilisable pour des guerres de solidarité avec les peuples menacés par les extrémistes religieux et par les exactions du système économique global : dans le livre blanc, désormais, l’abandon de la stratégie nucléaire française deviendrait nécessaire et cohérent avec une toute autre conception de la défense et de la sécurité que celle qui accompagne le culte archaïque de la « dissuasion nucléaire, valable dans la bipolarité de la guerre froide ». La croyance ingénue que la possession de la bombe consolide en soi le statut de puissance globale doit cesser (1).

Il devrait être est clair aujourd’hui que la langue française, l’autonomie d’un projet global de restauration des critères sociaux du développement économique, le reste d’insolence anti-impériale qui anime les débats français et la persistance, au-delà du raisonnable, d’une intelligence de l’écologie et des paysanneries préindustrielles, sont bien plus importants que la possession de l’arme de la fin du monde, pour la légitimité de la politique de la France, comme membre permanent du Conseil de Sécurité.

Distinguer défense et sécurité

Il s’agira donc, à court terme dans le nouveau calendrier, de bien poser les questions nécessaires à l’élaboration d’un livre blanc sur la défense plutôt qu’un livre blanc sur la défense et la sécurité ; la sécurité renvoie à des tâches de police, ce qui pourrait contaminer la doctrine militaire par l’intermédiaire de la construction du rhéostat unifié “ police-gendarmerie-armée ”, qui entraîne l’unification des tâches de défense et de sécurité, interne et externe, et renvoie à la théorie américaine de la sécurité globale –smart defense, soft power, etc.– valable au dedans comme au dehors.

Cette école stratégique devenue celle de l’Otan, plus capacitaire que stratégique,est malheureusement animée en France par des partisans d’une confusion qui préconise, pour faire face au soulèvement des banlieues de type 2005, de constituer des gardiens de l’ordre privés de style garde nationale américaine, comme auxiliaires car on risque de manquer de gendarmes vu les réductions de crédits (2).

L’autre tendance existe, elle vise après analyse des “ retours d’expériences ” à fonder une approche de l’intervention extérieure sur l’analyse critique des opérations sous commandement américain ou sous commandement chaotique de l’Otan/ONU, et sur leur définition éthique –pour ne pas dire politique. Cette tendance s’oppose à tout traitement, purement répressif, policier, des soulèvements. Dans les projections de force de peace making il s’agit bien, dans son principe, du souci de maintenir la relation clausewitzienne : pas d’opération sans but politique (Zweck) et but militaire (Ziel), définissant les missions, mais façonné par les buts politiques –ce qui est une des conditions du compte-rendu démocratique de l’usage de la force. L’effacement de toutes ces distinctions est aussi un effacement de la souveraineté démocratique.

Les explosions dues à l’autonomie du secteur financier

Comme le Président l’a évoqué une seule fois dans sa campagne, une politique de défense française devrait affronter l’activisme et les menaces inhérentes à l’autonomie du secteur financier. C’est l’hégémonie du secteur financier qui elle-même engendre des activismes de désespoir parfois religieux, pas nécessairement islamistes. Les chocs sociaux produits par les marchés commencent en effet à entraîner de troubles violents dans l’Europe du sud, et une avancée de l’Europe en matière de doctrine de défense autonome est urgente et exigerait des moyens de prévention des conflits par des politiques sociales et écologiques et un savoir faire de "casques bleus" complètement distinct de la qualité des OPEX américaines de répression contre-insurrectionelles. 

Cette divergence de doctrines est parfaitement comprise, depuis l’Afghanistan, par un bon nombre de militaires français. Si les problèmes sont bien posés, on peut songer à les résoudre. Une conception stratégique de la défense de la souveraineté sociale doit considérer comme principe fondamental la protection des peuples contre la guerreéconomique de tous contre tousSouhaitons donc que les interventions françaises en Afrique soient l’occasion d’un progrès dans cette direction. Sinon il faudra ramener auplus vite les corps expéditionnaires après un succès d’urgence, car la présence à long terme sans but politique bien précis ni financement cohérent finit toujours en occupation (néo)coloniale.

 Alain Joxe, directeur d’études honoraire à l’EHESS, éditeur de la lettre-blog le débat stratégique

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(1) Je veux rendre sur ce point un hommage au Général Poirier, qui fut un maître théorique de l’imagination stratégique française de ma génération, bien au delà d’unecroyance nucléaire. Je regrette qu’il ne soit plus là pour participer à ce débat et redéfinir une stratégie de défense sans rien prendre à la légère.

(2) Intervention de Jacques Myard, député UMP des Yvelines, membre de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, au colloque « Démocratie : quel format pour les armées française et quelle finalité ? », 26 novembre 2012.

 

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 MALI : ANALYSE DE SAMIR AMIN

 

 Samir Amin est directeur du Forum du Tiers-Monde.

Le 23 janvier 2013.

Je suis de ceux qui condamnent par principe toute intervention militaire des puissances occidentales dans les pays du Sud, ces interventions étant par nature soumises aux exigences du déploiement du contrôle de la Planète par le capital des monopoles dominant le système.

L’intervention française au Mali est-elle l’exception à la règle ? Oui et non. C’est la raison pour laquelle j’appelle à la soutenir, sans néanmoins penser le moins du monde qu’elle apportera la réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques non seulement du Mali mais de l’ensemble des pays de la région, laquelle est elle-même le produit des politiques de déploiement du capitalisme des monopoles de la triade impérialiste (États-Unis, Europe, Japon), toujours en œuvre, comme elle est à l’origine de l’implantation de l’Islam politique dans la région.

 I.- L’Islam politique réactionnaire, ennemi des peuples concernés et allié majeur des stratégies de la triade impérialiste [1]

L’Islam politique – au-delà de la variété apparente de ses expressions – n’est pas un « mouvement de renaissance de la foi religieuse » (que celle-ci plaise ou non), mais une force politique archi-réactionnaire qui condamne les peuples qui sont les victimes éventuelles de l’exercice de son pouvoir, à la régression sur tous les plans, les rendant par là même incapables de répondre positivement aux défis auxquels ils sont confrontés. Ce pouvoir ne constitue pas un frein à la poursuite du processus de dégradation et de paupérisation en cours depuis trois décennies. Au contraire il en accentue le mouvement, dont il se nourrit lui-même.

Telle est la raison fondamentale pour laquelle les puissances de la triade – telles qu’elles sont et demeurent – y voient un allié stratégique. Le soutien systématique apporté par ces puissances à l’Islam politique réactionnaire a été et demeure l’une des raisons majeures des « succès » qu’il a enregistrés : les Talibans d’Afghanistan, le FIS en Algérie, les « Islamistes » en Somalie et au Soudan, ceux de Turquie, d’Egypte, de Tunisie et d’ailleurs ont tous bénéficié de ce soutien à un moment décisif pour leur saisie du pouvoir local. Aucune des composantes dites modérés de l’Islam politique ne s’est jamais dissociée véritablement des auteurs d’actes terroristes de leurs composantes dites « salafistes ». Ils ont tous bénéficié et continuent à bénéficier de « l’exil » dans les pays du Golfe, lorsque nécessaire. En Libye hier, en Syrie encore aujourd’hui ils continuent à être soutenus par ces mêmes puissances de la triade. En même temps les exactions et les crimes qu’ils commettent sont parfaitement intégrés dans le discours d’accompagnement de la stratégie fondée sur leur soutien : ils permettent de donner de la crédibilité à la thèse d’une « guerre des civilisations » qui facilite le ralliement « consensuel » des peuples de la triade au projet global du capital des monopoles. Les deux discours – la démocratie et la guerre au terrorisme – se complètent mutuellement dans cette stratégie.

Il faut une bonne dose de naïveté pour croire que l’Islam politique de certains – qualifié à ce titre de « modéré » – serait soluble dans la démocratie. Il y a certes partage des tâches entre ceux-ci et les « salafistes » qui les déborderaient dit-on avec une fausse naïveté par leurs excès fanatiques, criminels, voire terroristes. Mais leur projet est commun – une théocratie archaïque par définition aux antipodes de la démocratie même minimale.

 II.- Le Sahélistan, un projet au service de quels intérêts ?

De Gaulle avait caressé le projet d’un « Grand Sahara français ». Mais la ténacité du Front de libération national (FLN) algérien et la radicalisation du Mali de l’Union Soudanaise de Modibo Keita ont fait échouer le projet, définitivement à partir de 1962-1963. S’il y a peut être quelques nostalgiques du projet à Paris, je ne crois pas qu’ils soient en mesure de convaincre des politiciens dotés d’une intelligence normale de la possibilité de le ressusciter.

En fait le projet de Sahélistan n’est pas celui de la France – même si Sarkozy s’y était rallié. Il est celui de la nébuleuse constituée par l’Islam politique en question et bénéficie du regard éventuellement favorable des États-Unis et dans leur sillage de leurs lieutenants dans l’Union européenne (qui n’existe pas) – la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

Le Sahélistan « islamique » permettrait la création d’un grand Etat couvrant une bonne partie du Sahara malien, mauritanien, nigérien et algérien doté de ressources minérales importantes : uranium, pétrole et gaz. Ces ressources ne seraient pas ouvertes principalement à la France, mais en premier lieu aux puissances dominantes de la triade. Ce « royaume », à l’image de ce qu’est l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe, pourrait aisément « acheter » le soutien de sa population clairsemée, et ses émirs transformer en fortunes personnelles fabuleuses la fraction de la rente qui leur serait laissée. Le Golfe reste, pour les puissances de la triade, le modèle du meilleur allié/serviteur utile, en dépit du caractère farouchement archaïque et esclavagiste de sa gestion sociale – je dirai grâce à ce caractère. Les pouvoirs en place dans le Sahélistan s’abstiendraient de poursuivre des actions de terrorisme sur leur territoire, sans pour autant s’interdire de les soutenir éventuellement ailleurs.

La France, qui était parvenue à sauvegarder du projet du « Grand Sahara » le contrôle du Niger et de son uranium, n’occuperait plus qu’une place secondaire dans le Sahélistan [2].

Il revient à F. Hollande – et c’est tout à son honneur – de l’avoir compris et refusé. On ne devrait pas s’étonner de voir que l’intervention qu’il a décidé ait été immédiatement soutenue par Alger et quelques autres pays pourtant non classés par Paris comme des « amis ». Le pouvoir algérien a démontré sa parfaite lucidité : il sait que l’objectif du Sahélistan vise également le Sud algérien et pas seulement le Nord du Mali [3]. On ne devrait pas davantage s’étonner que les « alliés de la France » – les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, sans parler de l’Arabie Saoudite et du Qatar – sont en réalité hostiles à cette intervention, qu’ils n’ont accepté du bout des lèvres que parce qu’ils ont été mis devant le fait accompli – la décision de F. Hollande. Mais ils ne seraient pas mécontents de voir l’opération s’enliser et échouer. Cela redonnerait de la vigueur à la reprise du projet du Sahélistan.

 III.- Gagner la guerre du Sahara

Je suis donc de ceux qui souhaitent et espèrent que la guerre du Sahara sera gagnée, ces Islamistes éradiqués dans la région (Mali et Algérie en particulier), le Mali restauré dans ses frontières. Cette victoire est la condition nécessaire incontournable, mais est loin d’être la condition suffisante, pour une reconstruction ultérieure de l’Etat et de la société du Mali.

Cette guerre sera longue, coûteuse et pénible et son issue reste incertaine. La victoire exige que soient réunies certaines conditions. Il faudrait en effet non seulement que les forces armées françaises n’abandonnent pas le terrain avant la victoire, mais encore qu’une armée malienne digne de ce nom soit reconstituée rapidement. Car il faut savoir que l’intervention militaire des autres pays africains ne pourra pas constituer l’élément décisif de la victoire.

La reconstruction de l’armée malienne relève du tout à fait faisable. Le Mali de Modibo était parvenu à construire une force armée compétente et dévouée à la nation, suffisante pour dissuader les agresseurs comme le sont les Islamistes d’AQMI aujourd’hui. Cette force armée a été systématiquement détruite par la dictature de Moussa Traoré et n’a pas été reconstruite par ses successeurs. Mais le peuple malien ayant pleine conscience que son pays a le devoir d’être armé, la reconstruction de son armée bénéficie d’un terrain favorable. L’obstacle est financier : recruter des milliers de soldats et les équiper n’est pas à la portée des moyens actuels du pays, et ni les Etats africains, ni l’ONU ne consentiront à pallier cette misère. La France doit comprendre que le seul moyen qui permettra la victoire l’oblige à le faire. L’enlisement et la défaite ne seraient pas seulement une catastrophe pour les peuples africains, elles seraient tout autant pour la France. La victoire constituerait un moyen important de restauration de la place de la France dans le concert des nations, au-delà même de l’Europe.

Il n’y a pas grand chose à attendre des pays de la CEDEAO. Les gardes prétoriennes de la plupart de ces pays n’ont d’armée que le nom. Certes le Nigeria dispose de forces nombreuses et équipées, malheureusement peu disciplinées pour le moins qu’on puisse dire ; et beaucoup de ses officiers supérieurs ne poursuivent pas d’autre objectif que le pillage des régions où elles interviennent. Le Sénégal dispose également d’une force militaire compétente et de surcroît disciplinée, mais petite, à l’échelle du pays. Plus loin en Afrique, l’Angola et l’Afrique du Sud pourraient apporter des appuis efficaces ; mais leur éloignement géographique, et peut être d’autres considérations, font courir le risque qu’ils n’en voient pas l’intérêt.

Un engagement de la France ferme, déterminé et pour toute la durée nécessaire implique que la diplomatie de Paris comprenne qu’il lui faut prendre des distances à l’égard de ses co-équipiers de l’OTAN et de l’Europe. Cette partie est loin d’être gagnée et rien n’indique pour le moment que le gouvernement de F. Hollande soit capable de l’oser.

 IV.- Gagner la bataille diplomatique

Le conflit visible entre les objectifs honorables de l’intervention française au Mali et la poursuite de la ligne diplomatique actuelle de Paris deviendra rapidement intolérable. La France ne peut pas combattre les « Islamistes » à Tombouctou et les soutenir à Alep !

La diplomatie française, accrochée à l’OTAN et à l’Union européenne, partage la responsabilité de ses alliés dans les succès de l’Islam politique réactionnaire. Elle en a fournit la preuve éclatante dans l’aventure libyenne dont le seul résultat a été (et cela était prévisible et certainement voulu, au moins par Washington) non pas de libérer le peuple libyen de Kadhafi (un pitre plus qu’un dictateur) mais de détruire la Libye, devenue terre d’opération de seigneurs de guerre, directement à l’origine du renforcement d’AQMI au Mali.

Car l’hydre de l’Islam politique réactionnaire recrute autant dans les milieux du grand banditisme que chez les fous de Dieu. Au-delà du « djihad », leurs émirs – qui s’autoproclament les défenseurs intransigeants de la foi – s’enrichissent du trafic de la drogue (les Talibans, l’AQMI), des armes (les seigneurs de guerre libyens), de la prostitution (les Kosovars).

Or la diplomatie française jusqu’à ce jour soutient les mêmes, en Syrie par exemple. Les médias français donnent crédit aux communiqués du prétendu Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, une officine connue pour être celle des Frères Musulmans, fondée par Ryad El Maleh, soutenue par la CIA et les services britanniques. Autant faire crédit aux communiqués d’Ansar Eddine ! La France tolère que la soit disant « Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution » soit présidée par le Cheikh Ahmad El Khatib choisi par Washington, Frère Musulman et auteur de l’incendie du quartier de Douma à Damas.

Je serais surpris (mais la surprise serait agréable) que F. Hollande ose renverser la table, comme De Gaulle l’avait fait (sortir de l’OTAN, pratiquer en Europe la politique de la chaise vide). On ne lui demande pas d’en faire autant, mais seulement d’infléchir ses relations diplomatiques dans le sens exigé par la poursuite de l’action au Mali, de comprendre que la France compte plus d’adversaires dans le camp de ses « alliés » que dans celui de ses « ennemis » ! Cela ne serait pas la première fois qu’il en serait ainsi lorsque deux camps s’affrontent sur le terrain diplomatique.

 V.- Reconstruire le Mali

La reconstruction du Mali ne peut être que l’œuvre des Maliens. Encore serait-il souhaitable qu’on les y aide plutôt que d’ériger des barrières qui rendent impossible cette reconstruction.

Les ambitions « coloniales » françaises – faire du Mali un État client à l’image de quelques autres dans la région – ne sont peut être pas absentes chez certains des responsables de la politique malienne de Paris. La Françafrique a toujours ses porte-parole. Mais elles ne constituent pas un danger réel, encore moins majeur. Un Mali reconstruit saura aussi affirmer – ou réaffirmer – rapidement son indépendance. Par contre un Mali saccagé par l’Islam politique réactionnaire serait incapable avant longtemps de conquérir une place honorable sur l’échiquier régional et mondial. Comme la Somalie il risquerait d’être effacé de la liste des Etats souverains dignes de ce nom.

Le Mali avait, à l’époque de Modibo, fait des avancées en direction du progrès économique et social comme de son affirmation indépendante et de l’unité de ses composantes ethniques.

L’Union Soudanaise était parvenue à unifier dans une même nation les Bambara du Sud, les pêcheurs bozo, les paysans songhaï et les Bella de la vallée du Niger de Mopti à Ansongo (on oublie aujourd’hui que la majorité des habitants du Nord Mali n’est pas constituée par les Touaregs), et même fait accepter aux Touaregs l’affranchissement de leurs serfs Bella. Il reste que faute de moyens – et de volonté après la chute de Modibo – les gouvernements de Bamako ont par la suite sacrifié les projets de développement du Nord. Certaines revendications des Touaregs sont de ce fait parfaitement légitimes. Alger qui préconise de distinguer dans la rébellion les Touaregs (désormais marginalisés), avec lesquels il faut discuter, des Djihadistes venus d’ailleurs – souvent parfaitement racistes à l’égard des « Noirs » –, fait preuve de lucidité à cet endroit.

Les limites des réalisations du Mali de Modibo, mais aussi l’hostilité des puissances occidentales (et de la France en particulier), sont à l’origine de la dérive du projet et finalement du succès de l’odieux coup d’état de Moussa Traoré (soutenu jusqu’au bout par Paris) dont la dictature porte la responsabilité de la décomposition de la société malienne, de sa paupérisation et de son impuissance. Le puissant mouvement de révolte du peuple malien parvenu, au prix de dizaines de milliers de victimes, à renverser la dictature, avait nourri de grands espoirs de renaissance du pays. Ces espoirs ont été déçus. Pourquoi ?

Le peuple malien bénéficie depuis la chute de Moussa Traoré de libertés démocratiques sans pareilles. Néanmoins cela ne semble avoir servi à rien : des centaines de partis fantômes sans programme, des parlementaires élus impotents, la corruption généralisée. Des analystes dont l’esprit n’est toujours pas libéré des préjugés racistes s’empressent de conclure que ce peuple (comme les Africains en général) n’est pas mûr pour la démocratie ! On feint d’ignorer que la victoire des luttes du peuple malien a coïncidé avec l’offensive « néolibérale » qui a imposé à ce pays fragilisé à l’extrême un modèle de lumpen-développement préconisé par la Banque mondiale et soutenu par l’Europe et la France, générateur de régression sociale et économique et de paupérisation sans limites.

Ce sont ces politiques qui portent la responsabilité majeure de l’échec de la démocratie, décrédibilisée. Cette involution a créé ici comme ailleurs un terrain favorable à la montée de l’influence de l’Islam politique réactionnaire (financé par le Golfe) non seulement dans le Nord capturé par la suite par l’AQMI mais également à Bamako.

La décrépitude de l’Etat malien qui en a résulté est à l’origine de la crise qui a conduit à la destitution du Président Amani Toumani Touré (réfugié depuis au Sénégal), au coup d’État irréfléchi de Sanogho puis à la mise sous tutelle du Mali par la « nomination » d’un Président « provisoire » – dit de transition – par la CEDEAO, dont la présidence est exercée par le Président ivoirien A. Ouattara qui n’a jamais été qu’un fonctionnaire du FMI et du Ministère français de la coopération. 
C’est ce Président, dont la légitimité est aux yeux des Maliens proche de zéro, qui a fait appel à l’intervention française. Ce fait affaiblit considérablement la force de l’argument de Paris bien que diplomatiquement impeccable : que Paris a répondu à l’appel du Chef d’Etat « légitime » d’un pays ami. Mais alors en quoi l’appel du chef de l’Etat Syrien – incontestablement non moins légitime – au soutien de l’Iran et de la Russie est-elle « inacceptable » ? Il appartient à Paris de corriger le tir et de revoir son langage.

Mais surtout la reconstruction du Mali passe désormais par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or sur ce point fondamental les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes [4]. Rien d’autre. La France, même si elle gagnait la bataille du Sahara – ce que je souhaite – reste mal placée pour contribuer à la reconstruction du Mali. L’échec, certain, permettrait alors aux faux amis de la France de prendre leur revanche.

NOTES

Dans le souci de conserver à cet article sa brièveté et sa centralité sur la seule question malienne j’ai écarté des développements sur les questions majeures adjacentes, réduits à des indications en notes de bas de pages, évitant ainsi de longues digressions.

L’article ne traite pas de l’agression d’In Amenas. Les Algériens savaient que s’ils ont gagné la guerre majeure contre le projet d’Etat dit islamiste du FIS (soutenu à l’époque par les puissances occidentales au nom de la « démocratie » !) le combat contre l’hydre reste permanent, à mener sur deux terrains : la sécurité, la poursuite du progrès social qui est le seul moyen de tarir le terrain de recrutement des mouvements dits islamistes. Sans doute l’assassinat d’otages américains et britanniques contraint-il Washington et Londres à mieux comprendre qu’Alger a opéré comme il le fallait : aucune négociation n’est possible avec des tueurs. Je ne crois malheureusement pas qu’à plus long terme cette « bavure » des terroristes infléchisse le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne à ce qu’ils continuent de qualifier d’Islam politique « modéré » !

 

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http://www.lequotidien-oran.com/?news=5178467

A GAUCHE, TOUT LE MONDE N’A PAS PERDU LA TETE !

Par M. Saadoune

Samir Amin, économiste marxiste, a publié un texte alambiqué où l’on comprend que les islamistes, toutes tendances confondues, seraient une création des Occidentaux… et il aboutit à la conclusion qu’il faut soutenir l’intervention occidentale et donc française au Mali. Des présupposés à la hauteur de la conclusion ! Et comme il faut bien quelques précautions de style, le ci-devant chantre du tiers-monde précise que cette intervention n’apportera pas la « réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques non seulement du Mali mais de l’ensemble des pays de la région ».

Cette prise de position, à laquelle rien n’obligeait en apparence l’économiste basé à Dakar, est bien entendu applaudie en Occident par les néoconservateurs de tous bords et les anti-islamistes sans nuances. De la droite extrême à la social-démocratie coloniale en passant par le communisme anti-arabe. La posture procède directement du référentiel idéologique de la laïcité à la française, celle de l’anti-islamisme primaire. Quand on schématise des réalités complexes et que l’on semble admettre que la contradiction principale au Mali opposerait la démocratie incarnée par le régime de Bamako à un mouvement théologique représenté par les mouvements touaregs et les organisations islamistes, on prend la responsabilité de souscrire à un processus de recolonisation. S’il n’est pas question d’occulter les menaces posées par des groupes djihadistes - qui n’ont pas de cause réelle mais servent objectivement des drapeaux multiples -, il convient de s’interroger sur les enjeux réels du désastre malien, un Etat gravement déstabilisé depuis des années et méthodiquement placé dans une impasse empoisonnée.

L’appui apporté par Samir Amin à cette entreprise laisse d’autant plus perplexe qu’en France même, hors un unanimisme de façade, il ne manque pas d’hommes politiques et de penseurs pour contester l’argumentaire bateau que l’économiste franco-égyptien reprend avec un zèle étonnant. Qu’un intellectuel se réclamant de l’héritage de Fanon puisse se sentir obligé de se mettre publiquement dans la même tranchée que des forces étrangères dont le rôle sur le continent est éloquent ne manque pas de surprendre. Mais confirme la stérilisation de la pensée et la perte de sens de nombreux intellectuels africains et arabes « matérialistes » dépassés par les évolutions de leurs sociétés.

Le hasard - agréable - a voulu qu’au moment même de la sortie de l’étrange épître de Samir Amin, l’Algérien Sadek Hadjeres, militant de gauche au long cours, livre une analyse (sur le site électronique de La Nation) d’une remarquable limpidité qui se nourrit d’une trajectoire militante, concrète. Un regard qui puise sa force dans l’expérience réelle et historique des luttes anticoloniales et sociales des Algériens. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on retrouve entre Sadek Hadjeres et Samir Amin la même distance que celle qui sépare l’ancien secrétaire général du PAGS des idéologues de l’éradication responsables de l’annihilation de l’organisation communiste algérienne. Face à ce qu’il faut bien appeler une guerre civile malienne, entretenue de l’extérieur, Sadek Hadjeres pose un regard réfléchi formé par l’expérience concrète des luttes anticoloniales. On sort ainsi des contorsions théoriques aussi abstraites qu’inconsistantes pour confronter le réel… Non à gauche, tout le monde n’a pas perdu la tête !

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Mali - In Amenas et les relations algéro-françaises :

Sadek Hadjerès

Jeudi 24 Janvier 2013

L’infatigable militant Sadek Hadjeres nous a fait parvenir ce texte d’une précieuse contribution au débat sur une actualité internationale où les enjeux de la guerre et de la paix se posent encore une fois de manière cruciale pour les peuples et dans laquelle notre pays se trouve propulsé dans l’oeil du cyclone. 

Les peuples des deux rives pourront-ils, à l’encontre des aventures néocoloniales et djihadistes, faire prévaloir des solutions pacifiques dans l’intérêt mutuel de tous ?


Au-delà des controverses touchant aux aspects tactiques et épisodiques de la grave conjoncture enclenchée au Mali et en Algérie, plus largement encore autour de la Méditerranée et du Sahel Africain, une question de fond ancrée dans les décennies précédentes interpelle l’ensemble des peuples, Etats et acteurs protagonistes de ces vastes régions.

Dans les rapports inévitables entre le militaire et le politique, quelle est la combinaison la plus favorable aux solutions de de paix, de liberté, de justice sociale, de relations viables et vivables entre peuples et citoyens ? Plus exactement, quel impact sur les solutions selon que domine unilatéralement et arbitrairement l’une ou l’autre de ces options, sans égard aux conditions historiques et géopolitiques concrètes et aux légitimes aspirations des peuples et des citoyens ? 

Ce thème est abordé partiellement à l’occasion d’une activité associative à laquelle j’étais invité. Je n’ai malheureusement pu y participer directement pour raisons météorologiques et de santé, mais le débat est largement et pour longtemps présent dans l’opinion.

Je remercie d’abord l’association « Agir pour la Paix » de nous donner l’occasion de ce débat. Il est à la fois important en lui-même dans l’imbroglio de la conjoncture présente et il satisfera en même temps, par ce biais de l’actualité, votre intérêt à mieux connaître plusieurs problèmes vécus par l’Algérie avant, pendant et après l’indépendance. 

Votre association sait à quel point sont complexes et difficiles les efforts et les luttes pour instaurer et défendre les solutions pacifiques sur la voie de la liberté et de la justice sociale. Cela se confirme une fois de plus au moment où l’Algérie, peuple et gouvernants, s’efforce de sauvegarder sa souveraineté nationale sur son territoire, son indépendance de décision et ses richesses vitales. En un mot un ensemble de conquêtes arrachées dans la douleur, constamment menacées et remises en cause depuis l’indépendance, et qui lui ont permis de survivre en dépit de sérieuses faiblesses et régressions politiques et sociales internes. Aujourd’hui, le peuple algérien est à nouveau confronté à de graves atteintes et menaces régionales dans lesquelles se conjuguent les visées néocoloniales sur le Sahel africain, les assauts des formations djihadistes aux accointances multiples, et des stratégies mondiales ultralibérales exacerbées par le tourbillon d’une crise financière et économique structurelle.

Pendant le déclenchement de l’intervention française au Mali et la prise terroriste d’otages à In Amenas, on a vu dominer dans la communication et les débats publics, les réactions de caractère émotif ainsi que les motivations subjectives ou exclusivement idéologiques, partisanes, sans le recul et le complément nécessaire d’une analyse sérieuse. 

Que ce genre de réactions et proclamations spontanées se produisent chez des gens et des milieux soumis à désinformation, face à des dangers vrais ou supposés, cela se comprend . On comprend aussi qu’elles soient sciemment exploitées et amplifiées par les ennemis des droits de l’Homme et des solutions politiques pacifiques.

Mais aujourd’hui, une fois dépassés les moments de stress collectifs et de confusion les plus aigus, il devient plus facile de concentrer l’attention sur la substance et la racine des évènements, leur contenu économique, social et géopolitique. En un mot les enjeux objectifs véritables, qui éclairent les comportements des acteurs bien mieux que leurs proclamations médiatiques. 

Ainsi, il est plus facile de dépasser les illusions, les généralités, les amalgames faciles et procès d’intention, les slogans dont abusent ceux dont l’intention est de faire le contraire de ce qu’ils cherchent à faire croire. Ils parleront de lutte contre le terrorisme en général en le réduisant aux actes visibles, en eux-mêmes inacceptables et devant être fermement et promptement neutralisés par les services de protection concernés. Mais ils se gardent de définir et analyser les dessous de ces actes, de s’interroger sur leurs commanditaires maffieux, financiers ou étatiques, les raisons économiques, sociales et politiques du développement et des instrumentalisations de ce phénomène terroriste, les intérêts qu’il sert objectivement ou inconsciemment, la meilleure façon de le combattre, l’isoler et l’extirper comme mode de règlement des problèmes posés aux sociétés et aux Etats. Au lieu de combattre vigoureusement et intelligemment des agissements terroristes concrets et bien identifiés, on verse en connaissance de cause dans des amalgames idéologiques terrifiants à propos du grand diable vert de l’islam, comme on le faisait avec le grand diable rouge du communisme, l’essentiel étant de maintenir la lourde chape de l’oppression et de l’exploitation. Ce qui, entre parenthèses, n’empêche pas les croisés islamophobes de mendier les milliards de pétrodollars et de pactiser avec les potentats et fourriers saoudiens et qataris du fondamentalisme intégriste, leur précieux allié chargé de déstabiliser tour à tour les contrées du Maghreb et du Machreq, afin d’y établir des contrefeux à toute avancée possible des processus démocratiques. 

Je vous parle d’expérience : quel combattant anticolonialiste pourra-t-il oublier comment nous algériens indépendantistes étions diabolisés par les gouvernants socialistes ou droitiers français qui nous traitaient de fellagas, musulmans fanatiques et terroristes, passibles de la torture et de la guillotine. Ils avaient comme aujourd’hui plein la bouche et les colonnes de journaux du grand idéal de Démocratie, de la mission dévolue à la France de nous démocratiser et civiliser alors que depuis plus d’un siècle et pas plus tard que les années précédant l’insurrection, ils avaient fourni à l’opinion mondiale l’exemple devenu proverbial des « élections à la Naegelen », du nom du gouverneur général qui avait falsifié massivement, par une répression sanglante et sans vergogne les élections à l’Assemblée algérienne de 1948, ce qui a définitivement fermé aux yeux d’une majorité d’algériens la voie des réformes pacifiques.

Ces gouvernants prétendus de gauche aimaient parler de paix en général, la leur, celle fondée sur le sous-développement et les inégalités sociales et civiques, les prisons et les cimetières, tandis qu’au nom de la « pacification » ils alimentaient les feux de la guerre. Ainsi procéda Guy Mollet en 1956, lorsqu’élu sur la vague d’un programme électoral de paix en Algérie et disposant d’une bonne majorité parlementaire, il intensifia deux mois plus tard le branle-bas de guerre après avoir cédé aux pressions des militaires revenus du Viet Nam et des colons ultracolonialistes qui venaient de le chahuter à coups de tomates à Alger.

Comme vous le voyez, la confusion, les méfiances et les contentieux à déblayer restent encore lourds dans les opinions, même lorsqu’elles sont de bonne foi et de bonne volonté des deux côtés de la Méditerranée. C’est pourquoi entre autres, à propos du Mali et d’In Amenas, les voix ont été nombreuses à tenter de culpabiliser l’Algérie pour les propositions constructives de ses gouvernants visant depuis des mois à régler progressivement la grave crise malienne. On voudrait la punir pour le sage refus de sa diplomatie de s’associer aux solutions guerrières et aventuristes dans lesquelles on a cherché à l’entraîner, y compris en utilisant les prétextes suspects du « Terrorisme », dont la nouvelle flambée à point nommé sur une partie ultrasensible des territoires du Sud algérien mérite plus ample investigation.

Comme dans la fable des animaux malades de la peste, l’Algérie qui dérange avec sa politique extérieure de pacifisme africain ( pourtant parfois flottante) est désignée comme la responsable de tous les maux. On ne peut s’empêcher de penser aux incitations suggérées par de bonnes âmes à propos de la situation actuelle en Grèce : le porte parole du Fonds Monétaire International décrète sans rire que la grave crise grecque est provoquée par le mouvement Syriza, coupable de refuser et cautionner la politique d’austérité menée par les instances internationales et la troïka intérieure des partis de Grèce soumis aux diktats ravageurs. 

Il ne s’agit pas évidemment de rester braqué sur le passé comme si ce dernier devait fatalement se répéter. Mais instruits par ce passé, quel regard objectif et critique pouvons-nous porter sur les derniers évènements, nous algériens et français aspirant à la paix, à la liberté et au progrès social, travailleurs et autres couches sociales des deux pays qui gagnerions à défendre ensemble les intérêts mutuels légitimes de nos peuples et de nos Etats ? 

Assurément, ces évènements reflètent un concentré des problèmes multiples hérités des décennies d’Histoire écoulées, tout en étant un creuset aux conséquences futures importantes autour de la Méditerranée, avec les particularités inhérentes à chacune des deux rives. Du côté sud, nous avons les peuples du monde arabe qui ont été secoués par les tempêtes récentes (terme que je préfère à celui approximatif et trompeur de printemps), ainsi que ceux d’une Afrique noire à l’économie précaire et ballotée par l’instabilité politique. Du côté nord, c’est l’Europe et plus généralement le monde dit occidental où l’onde de choc de la crise capitaliste mondiale et les politiques d’austérité exercent leurs ravages et accroissent les angoisses. En fait, si on en croit les données et indicateurs d’analystes fiables tels que ceux du GEAB 20, le tableau pour tous les continents est dominé par l’imminence de remous géopolitique sans précédent à partir de ce printemps 2013. 

Sur cette toile de fond, que nous disent quelques traits récents significatifs de la partie dangereuse et hasardeuse qui se joue autour du Mali et dans la région sahélo-saharienne ? 

Durant de longues semaines, la diplomatie française s’efforçait de cacher les plans d’intervention militaire à très brève échéance en faisant mine de souscrire aux recommandations algériennes qui ont reçu l’aval des instances de l’ONU. Celles-ci consistaient à poursuivre et soutenir les efforts en vue de solutions pacifiques et négociées entre tous les acteurs de terrain au Mali et dans la région, sans exclure en cas d’échec une intervention soumise à conditions et contrôle collectif. Nul n’ignore que malgré cela, les tentatives françaises au grand jour ou souterraines se sont intensifiées auprès de la CEDEAO et des acteurs maliens visant à les dissuader d’appliquer cette orientation et à se tourner vers l’option militaire comme la seule possible. Sur cette lancée dans la tradition de la Françafrique, l’avancée de formations djihadistes vers le Sud malien dont les instigateurs et les dessous restent à éclaircir, a été une tentative de légitimer et précipiter une intervention militaire unilatérale déjà longuement préparée, avec l’espoir que ce fait accompli consacre au leadership français un soutien international assez large. Cette manœuvre a des similitudes frappantes avec celle pilotée par Sarkozy en Libye, qui avait exploité les stupides menaces de Qadafi sur les habitants de la ville contestataire de Benghazi, pour contourner les instances de l’ONU et transgresser l’esprit et la lettre des résolutions du Conseil de Sécurité. En fait, comme en Libye, la menace des groupes djihadistes maliens pouvait être bloquée sans menace réelle sur le sud du pays en attendant des mesures régionales et internationales plus consensuelles. Mais cela ne correspondait pas aux projets français réels tels qu’ils ont été rapidement confirmés par de multiples déclarations de la présidence et d’autres commentaires autorisés, à savoir la conquête et le contrôle de tout le territoire malien. Le flou et les manipulations secrètes continuent à être, à cela rien d’étonnant, l’arme privilégiée des entreprises néocolonialistes, au mépris des usages et du droit international. 

L’étape suivante pour sortir de l’isolement international auquel se heurtait dès le début l’entreprise guerrière, ce fut _ par coïncidence bizarre ou planification synchronisée _la tentative par le biais de commandos terroristes, d’internationaliser le harcèlement et l’encerclement d’une Algérie récalcitrante à se joindre au brigandage. Ce rôle fut dévolu à l’incursion à point nommé à In Amenas du groupe djihadiste de Belmolkhtar, au sujet duquel les opinions de tous pays sont dans l’attente d’informations sur les dessous encore opaques d’une affaire qui probablement peu de secrets pour les services spéciaux des pays les mieux outillés en ce domaine. 

En fait, de nombreux secteurs des opinions tant en Algérie qu’en France, travaillés par les rumeurs, les accents propagandistes et la désinformation, ont raison d’être perplexes sur les mobiles, les raisons de certains comportements à leurs yeux déroutants tant du côté des autorités françaises qu’algériennes. 

Du côté français, il est assez vite apparu, que les raisons d’urgence sécuritaire initialement invoquées visaient de façon préméditée l’objectif de « reconquête totale du Mali ». Il s’agissait surtout en fait de prendre de vitesse les partenaires européens et occidentaux dans l’UE et l’OTAN, à la fois comparses et rivaux qui furent tenus le moins informés possible de la décision française. On comprend leur mauvaise humeur et leurs réticences à s’aligner sur l’aventure pilotée par Hollande en posture de chef de guerre. Ces calculs nous ramènent aux compétitions féroces sur le terrain et dans les chancelleries qui opposaient au cours du XIXème siècle les puissances européennes pour le dépeçage colonial de l’Afrique aboutissant au pacte de brigandage du Congrès de Berlin de 1895 de triste mémoire. Cela fait penser aussi, une vingtaine d’années plus tard, au démantèlement au siècle suivant du Proche et Moyen Orient arabes, jusque là sous administration ottomane _ à partir des accords anglo-français Sykes Picot. 

Les mœurs coloniales ont survécu avec les mêmes oripeaux de mission civilisatrice, les mêmes arguties et artifices de langage qui furent ceux des gouvernants de la France royaliste ou républicaine, toujours pressés d’évacuer et compenser leur discrédit intérieur et les mécontentements sociaux et populaires par des fuites en avant extérieures. Aujourd’hui François Hollande prolonge au Mali les coups de force aventuristes de Sarkozy en Côte d’Ivoire, Libye et Syrie pour des raisons à la fois internes et de stratégie internationale. En perte de vitesse dans l’opinion par sa politique d’austérité envers les couches les plus vulnérables, il souhaiterait compenser la fragilité de l’économie française par un pillage accru et pérennisé des ressources africaines. Prétendant que la France n’a pas de visées économiques sur un Mali soi-disant pauvre mais pourvu notoirement d’un sous-sol fabuleux encore peu exploité, il vise en fait un positionnement stratégique malien qui garantirait la sécurité de l’exploitation des gisements sahéliens tels que ceux d’uranium du Niger que le monopole de Areva, selon diverses sources, paye au quart de son prix mondial, cependant qu’une part infime est allouée aux couches bureaucratiques nigériennes inféodées, le reste de la population, notamment touarègue, livré à une misère et une pollution radioactive massives. Cette stratégie n’hésite pas à attiser les divisions ethniques africaines, autant que la désinformation et la passivité d’une grande partie de l’opinion française anesthésiée par des décennies de rente coloniale et les préjugés du « racisme ordinaire ». 
Venons-en maintenant aux questionnements du côté algérien.

Comment comprendre que les projets et déplacements d’une organisation terroriste, dont l’existence et nombre d’activités sont en principe bien connues ou prévisibles, ait échappé à la vigilance des services concernés dans une période et sur un territoire aussi sensibles avec les menaces multiformes surgies depuis le Mali.

Dans le même ordre d’idées, que signifie exactement l’accord donné au survol de l’espace aérien algérien ? N’aurait-il pas été mieux compris si les autorités algériennes, au lieu d’être enfermées dans un silence ressenti comme un outrage par les citoyens qui l’ont appris de la bouche des gouvernants français _ l’avaient publiquement soumis à conditions en exigeant des objectifs limités de l’opération malienne, sans accepter que cet accord soit illimité et par conséquent prisonnier des plans néocolonialistes comme le prétendent les sources françaises ? Etonnant de la part d’un des pays qui restent parmi les plus attachés de la région au principe de souveraineté, au moins par les déclarations et par certaines positions qui tranchent avec l’alignement et la soumission poussée de nombreux régimes arabes aux plans atlantiques du « Grand Moyen Orient » ou de « l’Africom » . 

Ces inquiétantes zones d’ombre ne seraient-elles pas, sous réserve d’informations souhaitables, seulement la partie émergente de l’énorme iceberg constitué par certains lourds problèmes intérieurs algériens préoccupants ?

On connaissait déjà, sur des questions stratégiques importantes, quelques exemples révélateurs des méfaits de l’autoritarisme antidémocratique et de la corruption massive engendrée par un système compradore. Ainsi il y a quelques années, au temps du ministre Chekib Khellil approuvé par le président Bouteflika, les Algériens découvraient la mise en danger stupéfiante des acquis de la nationalisation des hydrocarbures, si grave qu’elle fut en partie désavouée au moins temporairement. Tout récemment encore, la nouvelle expression de ces reculs dans l’accord donné en catimini à l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste sahariens, au sujet duquel on attend toujours des informations claires et convaincantes. 

Autant de signes de la méconnaissance et du mépris affichés envers la participation démocratique de la société, alors que cette participation, réprimée de toutes parts, est le facteur décisif pour la cohésion et l’efficacité nationales, face aux chantages des ennemis d’une solide souveraineté algérienne. Aucun doute que si les autorités du pays s’étaient appuyées sur une volonté et une vigilance populaires démocratiquement et massivement exprimées, les plans de déstabilisation et d’isolement de l’Algérie auraient eu de bien moindres chances de réussir.

On peut tout aussi bien affirmer que les carences de la vie associative et des organisations dans la société et le champ politique, en partie à cause des entraves et de la répression officielles, n’ont pas permis à la base populaire et citoyenne de se mobiliser pour jouer un rôle bénéfique capable de peser sur les orientations de politique générale et internationale du pays. Trop souvent, les faiblesses du consensus national et de la démocratisation sont imputées aux seuls pouvoirs, qui en assument effectivement la plus grande responsabilité. Mais les acteurs sociaux et politiques présents au sein de la société ont eux aussi les yeux trop souvent rivés sur les jeux de pouvoir, les illusions quant aux changements par le seul « sommet ». Ils s’interrogent et se mobilisent peu sur les moyens à mettre en œuvre pour élever les capacités d’influencer, participer et prendre en mains la part la plus grande qui leur revient démocratiquement dans les processus d’orientation, de décision et de contrôle. Pourtant, et c’est un bon signe par rapport aux régressions constatées, la société et les organisations sociales font preuve d’élans mobilisateurs de plus en plus conscients contre l’austérité et les injustices sociales, pour des solutions bénéfiques aussi bien aux populations qu’à l’intérêt national. La réaction dominante de la part des pouvoirs est la répression ou des mesures démagogiques sans impact profond sur les problèmes posés. Voila ce qui rend plus impératifs des efforts plus grands de la part des forces politiques progressistes de toutes obédiences et plus encore celles qui se déterminent sur des bases de classe claires, pour accompagner et soutenir les luttes sociales en cours dans leur contenu revendicatif et de propositions constructives. Seule façon aussi de mettre en échec les entreprises de corruption ou de division et d’aiguisement des conflits ethnicistes et communautaristes jusqu’ leur militarisation artificielle. 

On se trouve en vérité face au problème crucial de l’Algérie depuis les débuts tourmentés de l’indépendance avec la grave crise de l’été 1962. Cet évènement fondateur malheureux marqua le début effectif du détournement de la perspective démocratique et sociale, celle proclamée par l’insurrection nationale de novembre 1954. L’objectif formel, l’indépendance du pays par rapport au joug colonial dans ses formes les plus brutales, avait été réalisé sans le contenu de citoyenneté qui aurait pu lui donner son plein sens. La république démocratique et populaire, inscrite au fronton des bâtiments et sur les documents officiels n’a connu, dans son contenu politique et social, une existence tendancielle, fragile et sabotée que durant une courte période, avant de subir sa plus grande régression dans la décennie noire des années 90. Celle-ci a accéléré l’expansion de l’autoritarisme et de la corruption devenant systémiques.

La question est posée : à quelles conditions se fera une convalescence digne des grands espoirs et de l’héroïsme collectif naguère déployés contre l’esclavage colonial. L’une des conditions primordiales est que la société algérienne, ses institutions et ses forces politiques prennent en charge positivement les rapports entre le militaire et le politique. Ce problème crucial a traversé les étapes historiques successives de l’Algérie. Le rapport entre le militaire et le politique a été vécu et géré tantôt de façon synergique et constructive, tantôt antagonique et contre-productive. En illustrer les diverses manifestations successives, depuis la conquête française au 19ème siècle, était le thème que j’assignais à mon intervention avant que surviennent les évènements récents liés au Mali. Je vous en exposerai les éléments déjà préparés, soit dans le débat, soit ultérieurement.