ALIÉNATION, MENSONGES ET MÉDIA

, par admin

XXV FESTIVAL DEL SUR, ENCUENTRO TEATRAL TRES CONTINENTES

« Frantz Fanon, actualité et éxegèse dune pensée émancipatrice »

ALIÉNATION, MENSONGES ET MÉDIA

Si Marx et Engels, au début du Manifeste Communiste, disaient alors qu’un fantôme parcourait l’Europe, le fantôme du communisme, aujourd’hui nous pourrions leur paraphraser en disant qu’un autre fantôme traverse notre monde occidental : le discours des média. Une sorte de sorcellerie inconsciente, un véritable discours sorcier, j’en suis convaincu, qui a une responsabilité majeure, sinon la majeure, dans l’actuelle situation extrêmement critique de la planète. Aujourd’hui j’aimerais vous en parler et peut-être vous montrer comment ce discours touche aussi, profondément, le développement intégral de nos sociétés occidentales.

Je voudrais le faire en m’appuyant sur la pensée de Fanon de qui, ça fait à peine sept mois, nous avons commémoré le cinquantenaire de sa mort prématurée. Plus particulièrement sur sa pensée sur l’aliénation et comment il a placé la colonie au milieu de nos cerveaux découvrant que c’est justement là qu’elle se trouve et, par conséquant, aucune émancipation n’est possible si celle-ci ne commence pas du plus profond de nous-mêmes.

En même temps, Fanon nous prévient qu’une existence libre, au sens d’une existence réconciliée, est seulement possible si nous sommes capables de nous maintenir surveillants face au discours dominant, si nous sommes capables de nous regarder, en permanence, comme le champ amendé, le terrain fertile, de toute colonisation.

La Royale Académie Espagnole dans son acception quatrième définit le concept de colonie comme “Territoire dominé et géré par une puissance étrangère”, il va de soi que la R.A.E. s’y réfère à un espace géographique, physique, un territoire. Fanon aussi fait de même dans son oeuvre mais, commme psychiatre et révolutionnaire, il découvre aussi l’espace psychique de la colonie, son territoire mental : chacun de nous sommes un territoire dominé et géré par une puissance étrangère, ceci est quelque chose que nous ne devrions pas nous cacher.

Dans sa préface à l’édition de 2002 de “Les damnés de la terre”, la psychiatre et psychanalyste algérienne Alice Cherki, collègue de Fanon lors les années dont il travailla comme médecin-chef du service de psychiatrie de l’hôpital mental de Blida en Argel et postérieur biographe, en parlant du travail developpé un peu avant en France pour le propre Fanon disait :

“... À l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, où il restera quinze mois, Fanon fait une rencontre essentielle, celle de François Tosquelles, psychiatre d’origine espagnole et militant antifranquiste. Ce fut pour lui une formation déterminante, et sur le plan de la psychiatrie et sur celui de ses futurs engagements. Il y trouve le point de rencontre où l’aliénation est interrogée dans tous ses registres, au lieu de jonction du somatique et de psychique, de la structure et de l’histoire... ”

Et Mme. Cherki ajoute : “ ... Son analyse insiste sur les conséquences de l’asservissement non seulement des peuples mais des sujets, et sur les conditions de leur libération, qui est avant tout une libération de l’individu, une « décolonisation de l’être »... (1) ”.

C’est justement cette analyse de Fanon sur l’asservissement de sujets, sur la libération de l’individu comme « décolonisation de l’être » qui m’intéresse le plus. Il y a quelques années, après mes premières lectures des oeuvres de Fanon, j’ai écrit un article, un peu risqué, sur la proximité des intentions dans les oeuvres de Fanon et Edgar Allan Poe. La thèse un peu imaginative mais surtout intuitive était que de la même façon que le maître de la littérature de la terreur qui fut Poe avait récupéré la peur du monde surnaturel pour l’enfoncer dans notre conscience -nous mêmes, nous pouvons être des assassins, nous sommes en fait des assassins, il ne faut pas aller chercher la peur dehors, le monstre habite à notre interieur- le maître psychiatre et politique qui fut Fanon allait chercher l’aliénation de l’opprimé où elle se trouve, il l’a interrogée dans tous ses registres, et il l’a trouvé, principalement, au centre de nos cerveaux. Il a mis la colonie au centre de nos cerveaux et nous a montré le seul chemin possible pour nous émanciper : « la décolonisation de l’être ». Comme on l’a déjà énoncé : aucune émancipation n’est possible si celle-ci ne commence pas depuis le plus profond de nous-mêmes.

Fanon nous dit donc que la libération totale est celle qui concerne tous les secteurs de la personnalité. Il nous parle de l’Homme nouveau, de l’Homme total que l’Europe a été incapable de faire triompher, de l’Homme réconcilié avec lui-même. L’homme, écrit en mayuscule, c’est-à-dire l’humanité, la nouvelle humanité, est au centre de la pensée de Fanon. C’est pour cela qu’il nous dit que “... La décolonisation doit aboutir au « remplacement d’une “espèce” d’hommes par une autre “espèce” d’hommes...” et ajoute “... La décolonisation ne passe jamais inapercue car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être [...] La décolonisation est véritablement création d’hommes nouveaux [...] la « chose » colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se libère...(2) ”. Et l’economiste martiniquais Alain Blérald, en citant Fanon dans sa communication intitulée “Culture et politique en situation coloniale dans l’oeuvre de Frantz Fanon”, présentée l’année 1982, vingt ans après la mort de ce combatif penseur, au Memorial International Frantz Fanon célébré en Fort-de-France (Martinique), nous dit :

« ... Parce que le colonialisme a assis sa domination sur l’écrasement de valeurs humaines, la décolonisation se définit nécessairement comme un mouvement historique de réappropiation de l’homme, c’est pour cela que Fanon conclut : “... Il ne faut pas seulement combattre pour la liberté de son peuple, il faut aussi, pendant tout le temps que dure le combat, réapprendre à ce peuple et d’abord réapprendre à soi-même la dimension de l’homme... (3) ” ».

Dans ce sens-là, un autre conférencier qui participa à ce Memorial International, le docteur Aimé Charles-Nicolas, dans son texte intitulée “Frantz Fanon et la psychiatrie sociale”, écrivit : “... L’engagement à libérer les peuples opprimés et la passion à délivrer le malade de ses chaines, nous renvoient la même image spéculaire d’une oeuvre et nous interdisent de dissocier l’action politique de l’action psychiatrique... (4) ”. C’est important ce commentaire parce que nous montre quelque chose qu’une fois connu nous ne dévrions jamais oublier, et c’est que la décolonisation est une cure qui commence pour soi-même.

C’est pour cela qu’aujourd’hui, plus que jamais, la lutte principale se livre dans l’esprit. Plus important que le colon que nous savons que nous avons été et nous sommes est le colonisé que nous ignorons être. La révolution peut triompher seulement si nous attaquons la sérvitude qui nous habite.

Si, comme le dit Fanon, la décolonisation est surtout décolonisation de l’être, l’oppression touche non pas seulement les communautés, la politique ou la culture mais aussi et fondamentalement l’être psychique. C’est pour cela que notre amie, amie d’Agüimes, Aminata Traoré dans son livre “Le viol de l’imaginaire”, en parlant de l’Afrique mais en se référant, sans doute, à chacun de nous, nous dit :

“... Lautre Afrique possible commence par la décolonisation des esprits. Son avènement est un préalable à notre participation à lordre du monde sur des bases autres que celles de la subordination et de la simulation... (5) ”.

Nous parlions, au début de cette conférence, d’une sorte de sorcellerie inconsciente qui parcourt notre monde occidental et de la responsabilité des média dans la construction de ce discours hypnotique. Le philosophe Jean-Paul Sartre déjà écrivit dans sa préface à “Les damnés de la terre” : “... Ils ont mis à notre tête un Grand sorcier dont l’office est de nous maintenir à tout prix dans l’obscurité...” (6). Et Fanon, dans ce livre magnifique, écrivait : “... L’opinion internationale est forgée uniquement par la presse occidentale [...] Pour le colonisé, l’objectivité est toujours dirigée contre lui...”. Et quelques pages après, il conclut l’oeuvre en nous interpellant : “... Reprenons la question de l’homme. Reprenons la question de la réalité cérébrale, de la masse cérébrale de toute l’humanité dont il faut multiplier les connexions, diversifier les résaux et réhumaniser les messages... (7) ”. C’est important parce qu’elle nous parle de la nécessité de multiplier les connexions cérébrales de toute l’humanité, de diversifier les réseaux et surtout, et cela est pour moi particulièrement important, de réhumaniser les messages. Il nous parle en définitive de solidarité entre tous les peuples de la planète, de comment l’en protéger et surtout d’où est le danger, où est le principal ennemi de la solidarité entre les peuples, c’est-à-dire les Média de nos, comme lui-même les qualifie, maîtres communs. Le discours des Média, tout à fait déshumanisant, est aujourd’hui une de meilleures, si non la meilleure méthode de nos maîtres pour nous tromper, nous confondre et nous faire voir comme intérêt général les attitudes dont ils sont les seuls à bénéficier. Des exemples il y en a beaucoup, il suffit de montrer comment les peuples occidentaux sont en train de voter, massivement, aux candidats résponsables de la plus profonde crise systèmique qu’ils n’ont jamais connu. Ils offrent ’enchantés’ la basse-cour aux loups.

Les media de masse au service du capital et sa grosse capacité de reproduction/recréation de cette masse même dans tout ce qu’elle a d’anodine, grise, non critique, catatonique et couarde est, à mon avis, la principale nouveauté par rapport à n’importe quelle époque pré-révolutionnaire antérieure. L’invention de la télévision et plus particulièrement l’usage que l’on fait d’elle a signifié un coup mortel (que peut-être internet puisse corriger) aux luttes révolutionnaires, la conscience de classe, la solidarité prolétarienne et son internationalisme, la communication interpersonnelle, la critique et la necesité, pour toute révolution, de concevoir un autre monde possible, de naître à une utopie.

Aujourd’hui les gros pouvoirs économiques et financiers contrôlent les grosses média. L’apparente diversité de moyens de diffusion de l’information et des connaissannces est contrôlée depuis les mêmes structures financières. Les plus importantes universités du monde, dans ce procès vertigineux de privatisation de l’espace public, de même que les principales maisons d’édition, se trouvent sous le control d’importants établissements financiers. Elles contrôlent donc tous les lieus de production de la pensée. Production, diffusion et présentation de la pensée sont aujourd’hui soumis aux mêmes groupes économiques.

Vu l’appartenance des médias, en connivence avec nos gouvernements, aux plus importants groupes financiers mondiaux, la construction du discours de la réalité est aujourd’hui un vrai travail de sorcier qui nous montre le seul monde, à leur avis, possible, en nous faisant croire qu’il s’agit du seul que nous pouvons considérer réel. L’occultation et/ou la déformation de la réalité est aujourd’hui la magie des média. Les média du capital construisent la réalité à mesure, un prêt-à-porter qui empêche n’importe quelle opportunité de penser un autre monde possible. Il n y a pas de vie au-delà du capital : tout un univers, toute une planète et les espèces qui l’habitent s’ajustent comme un gant de soie au discours officiel, au slogan capitaliste.

L’aliénation provoqée par le faux discours des média et l’incitation publicitaire à une vie inaccessible, impossible, facilitent un vide mental qui empêche quelconque développement qu’on puisse considérer comme tel. Le politologue italien Christian Marazzi nous parle de le mensonge comme la nouvelle forme de fétichisme. Il nous dit que la forme fétichiste de la marchandise et de la richesse n’est pas une chose, pas non plus une marchandise ni un service, mais le mensonge. Le langage, partagé pour nous tous, c’est aujourd’hui le mensoge, il est tout à fait forcé et faussé. C’est pour cela que le semiologue Umberto Eco, dans son “Traité de sémiotique général”, disait que « la sémiotique est une theorie générale du mensonge, la discipline qui étudie tout ce quon peut utiliser pour mentir », et c’est aussi pour cela que le propre Marazzi nous parle de l’impossible mutisme comme l’opinion la plus subversive, comme l’attitude aujourd’hui essentiellement anticapitaliste.

En arrivant à ce point-là nous sommes obligés de citer le biologiste français Jacques Monod qui, dans son livre “Le Hasard et la Nécessité”, écrivit :

“... Les sociétés modernes ont accepté les richesses et les pouvoirs que la science leur découvrait. Mais elles n’ont pas accepté, à peine ont-elles entendu, le plus profond message de la science : la définition d’une nouvelle et unique source de vérité, l’exigence d’une révision totale des fondements de l’éthique, d’une rupture radicale avec la tradition animiste, l’abandon définitif de « l’ancienne alliance », la nécessité d’en forger une nouvelle...

Pour ancienne alliance et pour tradition animiste Monod entend la nécessité d’encourager et croire à une histoire totale qui révèle la signification de l’homme en lui assignant une place nécessaire dans les plans de la nature ; animistes sont donc toutes les réligions, philosophies et idéologies de la tribu qui nous habituèrent à croire que l’être humain faisait partie d’un destin qui en plus lui octroyait dans le conte le rôle principal. Comme ça, Monod continue :

... Armées de tous les pouvoirs, jouissant de toutes les richesses qu’elles lui doivent, nos sociétés tentent encore de vivre et d’enseigner des systèmes de valeurs ruinés à la racine, par cette science même.

Aucune société, avant la notre, n’a connu pareil déchirement. Pour la première fois dans l’histoire, une civilisation tente de s’edifier en demeurant désespérément attachée, pour justifier ses valeurs, à la tradition animiste, tout en l’abandonant comme source de connaissance, de verité. Les sociétés « libérales » d’Occident enseignent encore, du bout des lèvres, comme base de leur morale, un écoeurant mélange de religiosité judéo-chrétienne, de progressisme scientiste, de croyance en des droits « naturels » de l’homme et de pragamatisme utilitariste [...] Quoi qu’il en soit tous ces systèmes enracinés dans l’animisme sont hors de la connaissance objective, hors de la vérité, étrangers et en définitive hostiles à la science, qu’ils veulent utiliser, mais non respecter et servir. Le divorce est si grand, le mensonge si flagrant, qu’il obsède et déchire la conscience de tout homme pourvu de quelque culture, doué de quelque intelligence et habité par cette anxiété morale qui est la source de toute création. C’est-à-dire de tous ceux, parmi les hommes, qui portent ou porteront les responsabilités de la société et de la culture dans leur évolution... Le mal de l’âme moderne c’est ce mensonge, à la racine de l’être moral et social... (8) ”.

Néanmoins tout ce de quoi nous parlons nous arrive d’une façon qui est, comme nous avons dit auparavant, presque inconsciente au moins pour la majorité de la population. C’est un peu comme, en parlant du sexe et de notre désir, déjà séculaire, de le contrôler, le philosophe Michel Foucault a laissé écrit dans le premier tome de son Histoire de la sexualité : “... Un certain mécanisme, assez féérique pour se rendre lui-même invisible, la un jour capturé... (9) ”.

Un mécanisme pareil nous capture constamment sans nous laisser même le temps de nous arrêter, échapper aux bruits médiatiques et penser autrement. Il s’agit d’un vrai mécanisme sorcier qu’il faudrait combattre, dedans et depuis nos esprits, si nous voulons atteindre la route du seul développement possible. Bref, du développement.

Il faudrait aussi ouvrir un nouveau temps d’énonciation. Nous pensons qu’il est déjà temps pour le langage de s’émanciper des sphères du pouvoir et de la contamination médiatique, retourner à la communauté et, par le bas, commencer un travail de reconstruction d’une personnalité vraiment autonome, émancipée, capable de faire, même si le langage est le champ spécifique du mensonge, une lecture la plus honnête possible du réel. Une lecture authentique comme dirait Monod.

Comme nous a appris Fanon, depuis l’aliénation, quoi qu’elle soit, il n’y a pas de dévéloppement possible. Seule la recréation de la “chose” en homme, et on a vu comment il existe tellement formes de colonisation !!, nous amènera à l’accouchement d’un nouveau sujet historique capable de pousser un développement à l’échelle humaine. Jean-Paul Sartre disait, dans sa préface déjà cité à “Les damnés de la terre” que nous devons “... devenir nous mêmes par la négation intime et radicale de ce quon a fait de nous... (10). Bref, nous désaliéner, commencer à vivre comme si nous étions déjà libres.

Je vous remercie

Juan Montero Gómez

Agüimes, juillet 2012

 

 

(1) Cherki, Alice. “Les damnés de la terre”, Préface édition 2002, Éditions La Découverte & Syros, París 2002,

págs. 6 y 9.

(2) Fanon, Frantz. “Les damnés de la terre”, Prólogo de Jean-Paul Sartre (1ª ed. 1961 y 2002) y de

Alice Cherki, Éditions La Découverte & Syros, París 2002, págs. 39 y 40.

(3) Blérald, Alain. « Culture et politique en situation coloniale dans l’oeuvre de Frantz Fanon »,

Memorial International Frantz Fanon”, Présence Africaine, Paris 1984, págs.146 y 147.

(4) Aimé, Charles-Nicolas. « Frantz Fanon et la psychiatrie sociale »,

Memorial International Frantz Fanon”, Présence Africaine, Paris 1984, p.180.

(5) Traoré, Aminata. “Le viol de l’imaginaire”, Fayard / Éditions Actes Sud, Paris 2002, p.165.

(6) Sartre, Jean-Paul. “Les damnés de la terre”, Préface édition 2002, Éditions La Découverte & Syros, París 2002,

p. 35.

(7) Fanon, Frantz : “Les damnés de la terre”, Prólogo de Jean-Paul Sartre (1ª ed. 1961 y 2002) y de

Alice Cherki, Éditions La Découverte & Syros, París 2002, págs. 75 y 303.

(8) Monod, Jacques. « El Azar y la necesidad », Biblioteca Universal (Ensayo Contemporáneo) Círculo de Lectores,

Barcelona 1999, págs. 207 y 208.

(9) Foucault, Michel. “Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir”, Éditions Gallimard, París 1976, p. 101.

(10) Sartre, Jean-Paul. “Les damnés de la terre”, Préface édition 2002, Éditions La Découverte & Syros, París 2002,

p. 25.