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L’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), a lancé le mardi 13 septembre un programme mettant à l’honneur Rabindrânâth Tagore, Pablo Neruda and Aimé Césaire, trois poètes, qui chacun à leur manière ont porté haut les valeurs humanistes.

Mireille Fanon, Experte du groupe de travail sur les Afro Descendants au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU et présidente de la fondation Frantz Fanon, a intervenu lors de cette journée et voici le texte intégral de son intervention :

 

UNESCO

Mardi 13 septembre 2011

TAGORE , CESAIRE, NERUDA

Je voudrais d’abord remercier les organisateurs pour avoir réuni Tagore, Césaire et Neruda, poètes, penseurs et surtout activateurs d’idées ; les unir force à pratiquer l’exercice d’une pensée dynamique et constructive. Je remercie particulièrement Annick Thébia Malsan de m’avoir sollicitée à participer à ce programme. Enfin, je suis très honorée de faire partie du Comité de parrainage.

Il m’a été demandé d’intervenir sur le thème de l’éducation, si la problématique de l’éducation a été à un moment de ma vie au centre de mon activité professionnelle, je dois avouer que je ne l’ai jamais envisagée autrement que comme un des éléments de résistance à la domination et à l’oppression et comme le pas nécessaire menant à l’émancipation.

Si l’éducation a de tout temps été un enjeu de développement et la clé de l’émancipation des hommes et des peuples, elle est aujourd’hui, au moment où les sociétés humaines s’interconnectent et s’interpénètrent d’une manière jamais expérimentée dans l’histoire, un enjeu de civilisation ……

L’humanité doit accompagner et prévoir une transformation inédite des rapports sociaux, la mondialisation dans son action positive, implique qu’il n’y ait plus de sociétés isolées, de territoires fermés et de replis sur un quant à soi invalidant mais une civilisation humaine fondamentalement unique mais riche de ses diversités.

A l’heure actuelle, la mondialisation n’est pas dans la phase vertueuse que les marchés voudraient nous « vendre » et n’est pas, loin de là, un irrésistible mouvement de rapprochement que certains vendent à l’opinion, il s’agit de la généralisation d’un modèle socio économique et culturel qui fabrique et aggrave les inégalités qui se creusent dans un contexte de raréfaction des ressources de la planète.

Comment faire pour que ces ressources soient préservées et mieux réparties ?

Comment faire pour que tous les peuples, tous les hommes et toutes les femmes soient reconnus dans tous leurs droits et toutes les cultures soient également représentés et reconnues ? Et cette critique ne s’adresse pas seulement aux dominants mais aussi aux nombreuses élites du Sud qui ont laissé sur le bord de la route, l’héritage d’hommes tels que Tagore, Césaire et Neruda grâce à qui nous sommes réunis aujourd’hui.

Comment aller à la rencontre de l’autre quand on ignore une grande partie de soi-même ?

Et quand les puissants remettent à l’ordre du jour le discours d’un colonialisme que l’on pensait évacué à jamais de l’histoire ?

Permettez moi de citer Frantz Fanon « le peuple colonisé est idéologiquement présenté comme un peuple arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en agitation sans aucune signification et, de ce fait, on a bien l’impression que pour ces peuples l’humanité a commencé avec l’arrivée de ces valeureux colons ».

L’amnésie et l’occultation de l’histoire, la culture ramenée au folklore sont des armes de domination remises au gout du jour.

Pour l’heure, dans ce contexte, nous sommes loin du développement de sujets pleins présents au monde, critiques et indépendants qui questionneraient de manière dynamique les représentations non plus construites mais imposées par les dominant. La société occidentale, dans son ensemble, est plus composée de sujets détruits symboliquement, dont le capitalisme prédateur a colonisé la conscience, et qui, se vivant dans une indistinction générale, ne trouveront de salut à leur sentiment de n’être rien, à cette aliénation fondamentale que requièrent les modes de production hyperindustriels, que dans le violent passage à l’acte contre eux-mêmes ou contre l’Autre.

La seule voie de désaliénation, de libération et de l’instauration d’une paix juste et est bien celle tracée par la diffusion et la construction la plus large possible des connaissances et des savoirs.

Quand donc ressentirons nous en commun ce que Kateb Yacine appelle dans Nedjma « la promiscuité d’un semblable voyage » ?

La mondialisation implique qu’il n’y ait plus de sociétés isolées, de territoires fermés et de replis sur un quant à soit invalidant mais une société humaine fondamentalement unique mais diverse.

Cela ne peut être envisagé, pensé que sous le signe de l’émancipation de tous les hommes et de toutes les femmes. Pour être durable, l’éducation doit dépasser la seule la seule alphabétisation des plus jeunes pour concerner tout le monde tout au long de la vie.

Comment participer au monde sans éducation de qualité ? C’est pourtant aujourd’hui le sort réservé à des centaines de millions d’individus pris dans l’étau de la misère et de l’ignorance.

A ceux-là, les grandes institutions multilatérales ne réservent qu’indifférence et mépris au nom d’un dogme qui au fil des crises démontre sa criminelle inefficacité.

Au contraire des évangélistes du marché, avec Tagore, Césaire et Neruda, on peut affirmer, sans risque d’erreur que formation, éducation et promotion de la culture –de toutes les cultures- forment plus qu’une priorité. Il s’agit là, avec la satisfaction des besoins tels que la santé et l’alimentation entre autres du préalable au faire monde inédit et problématique que l’on appelle mondialisation.

 

Mireille Fanon-Mendès France

Fondation Frantz Fanon