Afrique : Des Indépendances à la Recolonisation

, par admin

[print_link]

Actualité de la pensée de Frantz Fanon

A la mémoire de toutes les victimes de la catastrophe du 12 janvier 2010 qui dévasta Haïti. En hommage à Jn Anil Louis Juste, agronome et sociologue, militant haïtien tué le 12 janvier 2010 à Port-au-Prince, deux heures avant le séisme.

Par Omar Benderra

L’année 2010 est celle du cinquantième anniversaire de nombreuses indépendances africaines. Il n’y aura pas de fête continentale. Seulement des célébrations nationales ici et là. Et la participation de quelques représentants d’armées africaines lors de la parade du 14 juillet à Paris… Le symbole est éloquent. Il n’ya pas grand-chose à fêter car le bilan est sans appel : que ce soit aux plans social, économique ou politique, l’échec est patent et généralisé. A de trop rares exceptions, les indépendances n’ont pas libéré les peuples de la misère, de l’injustice et de l’abandon dont ils pâtissaient sous la férule coloniale. Les déviations dont Fanon avait identifié les signes avant-coureurs ont abouti à un détournement tragique de l’Histoire.

La période néocoloniale s’achève sur une recolonisation sous des formes inédites du continent. Au plan économique, les intérêts des anciens colonisateurs sont plus présents que jamais. Au plan militaire, les accords de défense ont permis l’installation de bases et de facilités aéroportuaires sur tout le continent. L’ingérence humanitaire a permis une présence à demeure d’ONG du nord qui suppléent de fait la carence des Etats et placent les populations, en particulier dans les zones rurales, dans un rapport d’assistanat structurel. Nombre de ces ONG qui dépendent en fait de financements alloués par leurs gouvernements sont fermées aux compétences locales, ne transfèrent aucun savoir-faire et accentuent des formes caritatives de dépendance.

L’évolution anticipée par Fanon dans « l’An V de la révolution algérienne » s’est ainsi largement réalisée. Les luttes pour le pouvoir, les tribalismes et régionalismes alimentés par les anciennes puissances coloniales et menées par des anti-élites militaires ou civiles ont défiguré les indépendances. Les milieux dirigeants et les nouvelles bourgeoisies, soutenus par les ex-métropoles, ont avantageusement remplacé les administrateurs coloniaux. La mainmise sur les ressources et la captation des rentes par les castes au pouvoir, civiles ou militaires, ont bloqué ces pays dans une situation d’assujettissement complet. Le retrait des puissances coloniales de la gestion directe n’a pas réellement changé l’existence d’une vaste majorité de la population.

De guerres civiles en coups d’états, les indépendances ont vu le délitement d’Etats à peine constitués au profit de bureaucraties prédatrices. L’élan patriotique des peuples a été laminé avec la complicité active des anciens colonisateurs. Les dérives politiques vers toutes les formes d’autoritarismes se sont accompagnées d’une gestion socio-économique catastrophique. L’incurie, la corruption et la prééminence des intérêts particuliers forment une règle qui connaît trop rarement d’exception.

Faillites et perte de souveraineté

Organisée autour du pillage des ressources, de l’accaparement des richesses et de la fuite des capitaux, la gouvernance économique, quel qu’ait pu être le modèle proclamé (« socialiste » ou « libéral »), s’est soldée sur l’ensemble du continent par le creusement vertigineux des inégalités, la paupérisation massive et, au bout du compte, par la faillite financière des Etats.

Les crises de la dette extérieure ont été le prétexte pour dépouiller les Etats du sud des attributs de souveraineté économique dont ils pouvaient se targuer jusque là. L’ajustement structurel sous direction du FMI a éliminé les maigres marges de manœuvres socio-économiques dont disposaient les gouvernements. Le développement, maitre-mot des luttes pour l’indépendance, est remisé au profit de la « stabilisation » et de la stricte observance des équilibres macro-économiques.

La faillite des politiques économiques hors de tout contrôle démocratique et l’ajustement structurel sont supportés par les catégories les plus fragiles, désormais privées du minimum d’assistance de la part des Etats. L’impact, dans un contexte de dynamique démographique, de politiques agricoles inexistantes ou tournées vers l’exportation et de modification des conditions climatiques est dévastateur.

L’immigration clandestine massive est le révélateur le plus éloquent du drame de l’Afrique aujourd’hui. Des côtes atlantiques et méditerranéennes des dizaines de milliers de jeunes désespérés, du sud comme du nord de l’Afrique, tentent de forcer la citadelle Europe pour une vie – à peine – meilleure. Beaucoup ont traversé le continent, affrontant l’immense et terrible désert… A cet instant, des femmes et des hommes meurent de soif ou d’épuisement dans la chaleur effroyable du Sahara ou noyés dans la Méditerranée.

La première décennie aura été celle de toutes les expériences économiques sous l’égide de dictatures de partis uniques. La seconde phase de la période néocoloniale postindépendance est donc celle, dès les années 70, des accords d’ajustement structurel (PAS) du FMI et des crédits conditionnels de la Banque Mondiale. Les institutions de Bretton-Woods ont joué le rôle d’évangélistes du marché souverain et de gendarmes financiers au service d’un dogme présenté comme la Vérité Indépassable – la Doxa Achevée - de l’efficacité économique, conformément aux intérêts des multinationales.

Sous l’emprise du FMI

Pris à la gorge d’une gestion économique catastrophique, mêlant choix erronés et corruption systémique, les Etats du continent n’ont eu comme unique et ultime recours pour continuer à fonctionner que de tirer sur les « facilités » octroyées par ces institutions. Les crédits indispensables au fonctionnement minimal des régimes (et qui visaient surtout à mettre les Etats en position de rembourser les créanciers) étaient soumis à de draconiennes conditions d’octroi.

La ligne directrice des Programmes de stabilisation est articulée autour des principes sacro-saints du consensus de Washington : Désétatisation, Privatisation, Dérégulation. La traduction dans la réalité de ce triptyque va donner des recettes standards appliquées systématiquement et qui s’articulent autour des axes fondamentaux suivants :

• Un régime budgétaire très contraint caractérisé par l’encadrement très sévère des dépenses publiques, orientées vers les secteurs « rentables » ;

• La privatisation des monopoles ou participations d’État, considéré comme un mauvais gestionnaire ;

• La libéralisation des taux d’intérêt et la mise en place de taux de change compétitif. La libéralisation du commerce extérieur accompagnée de l’ouverture et la déréglementation des marchés (par l’abolition des protections tarifaires ou non).

La contraction très brutale des dépenses publiques provoquée par la mise en œuvre des PAS a prioritairement et très directement impacté les secteurs sociaux. Des millions de personnes ont été privées brutalement d’accès à l’éducation et à la santé que les performances économiques soient le moins du monde à la hauteur du sacrifice imposé. L’arrêt des subventions aux produits de première nécessité combiné à la hausse des prix induite par les dévaluations a précipité des catégories entières de populations dans l’indigence et la misère.

Pour assurer la mise en œuvre du crédo libéral des PAS, les crédits étaient maintenus (ou renouvelés) en fonction de revues régulières avec les Club des créanciers publics (à Paris) et privés (à Londres). Une fonctionnaire de la banque mondiale, à qui j’exprimais mon scepticisme sur l’efficacité du PAS de l’Algérie mis en place en 1994, m’avait tranquillement confié : « nous télécommandons la gestion économique de ce pays ». (remote-control management of their economy) On ne saurait mieux exprimer le rôle des institutions multilatérales dans la recolonisation du continent et leur intégration vassalisée dans l’ordre du monde libéral. Avec les PAS, les anciennes métropoles ont en quelque sorte mutualisé la domination en élargissant la responsabilité de la gestion néo-coloniale à leurs alliés occidentaux. La réduction des budgets sociaux est une stratégie aussi criminelle qu’inefficace. Aucune économie fonctionnelle ne s’est construite en appliquant les prescriptions du FMI. A l’inverse, seuls les pays qui ont protégé leur production nationale et amélioré le niveau de connaissance et de santé de leurs populations ont pu enregistrer des progrès significatifs.

Des esquisses de transition bloquées

L’échec économique a été l’occasion pour les anciennes métropoles coloniales de reprendre ouvertement les commandes économiques des pays du continent. Officieusement, elles n’avaient jamais vraiment quitté ces pays où les réseaux d’affaires et de corruption (ceux de la Françafrique, par exemple), constituaient le volet « civil » plus ou moins discret de relations bilatérales construites sur des accords de défense (avec clauses secrètes de sauvegarde des régimes).

Le soutien à des dictatures ubuesques était généralement justifié par les nécessités de la guerre froide et de l’opposition par tous les moyens à « l’expansionnisme soviétique ». Mais avec le délitement progressif du bloc de l’Est, perceptible dès le début des années quatre-vingt, les très peu présentables dictatures africaines, jusqu’alors soutenues ouvertement au nom du containment du communisme, devenaient franchement encombrantes. Il devenait difficile pour les dirigeants occidentaux de justifier auprès de leur opinion publique le soutien à des tyrannies Ainsi le discours de Cancun en 1981 du président – socialiste – français Mitterrand annonçait une nouvelle ère dans les relations entre l’Afrique et l’un de ses principaux anciens colonisateurs. Pour le chef de l’Etat français de l’époque, le préalable démocratique était inscrit comme condition première de la préservation des relations avec ces pays.

En conséquence, une cascade de « conférences nationales » se sont tenues dans une vingtaine de pays du continent, elles n’aboutiront - pour la plupart - qu’à la consolidation des régimes en place ou à des guerres civiles qui produiront des régimes aussi autoritaires et répressifs que ceux qu‘ils prétendaient avantageusement remplacer.

Pour biaisées qu’elles aient pu être, ces conférences nationales ont montré les aspirations populaires pour la démocratie et le changement. Des mouvements issus de ces conférences prolongent la lutte pour les changements démocratiques dans un contexte de retour aux putschs, aux présidences à vie et à la contestation armée des élections.

La sortie des dictatures militaires ou civiles, « dures » ou « molles » s’est avérée plutôt illusoire. Les esquisses de transitions ont été rapidement confrontées à des résistances, souvent violentes, au changement.

Ces transitions ont démontré l’impréparation des élites à l’exercice du pouvoir dans une situation de crise multidimensionnelle : économique, politique, sociale, de gouvernance… Ces crises ont sapé les fondements des Etats et déterminé une « informalisation » des administrations. Cela explique en bonne partie l’apparition d’organisations criminelles – les cartels de la drogue en Afrique de l’ouest et au Sahel - ou la disparition pure et simple de toute autorité centrale, comme en Somalie.

Les manipulations constitutionnelles en vue de l’instauration de quasi-monarchies se sont multipliées pour vider de leur sens les institutions issues des conférences nationales. Les « sociétés civiles » convoquées pour ces circonstances se sont transformées en façades « démocratiques » légitimant des régimes autoritaires. Les velléités d’organisations autonomes sont systématiquement réprimées par des régimes policiers. La parenthèse démocratique semble se refermer au moment où, mondialisation oblige, les multinationales lorgnent plus que jamais sur les réserves en ressources minières africaines.

Un très suspect alarmisme anti-chinois

La mondialisation dans l’acceptation des libéraux consiste fondamentalement en l’ouverture aux multinationales des marchés des pays les moins avancés. Pour atteindre cet objectif, une autre « institution » multilatérale, l’OMC se charge de démanteler toutes les barrières tarifaires ou non tarifaires et d’éliminer toutes les « distorsions » de concurrence qui bénéficieraient aux entreprises de ces pays.

La stratégie d’ancrage des pays du continent au marché mondial libéral en tant que source d’approvisionnement en matières premières et marché marginal de déversement de la production des pays du nord est cependant contesté par l’apparition de nouveaux acteurs. Les économies émergentes, la Chine en particulier, viennent troubler le tête-à-tête néocolonial.

L’apparition de ce nouvel acteur majeur qui vient contester l’hégémonie des anciennes métropoles suscite une abondante littérature alarmiste sur la dangerosité de l’approche chinoise pour le continent. Il est pour le moins remarquable de lire les inquiétudes des médias européens sur le peu de cas que ferait Pékin des droits de l’homme en Afrique. Peu de ces médias se sont donné la peine de se pencher sur les conséquences durables des dégâts humains du colonialisme et des atrocités couvertes par des Etats dont les dirigeants cultivent à un point inégalé l’art de la mémoire sélective.

Des gouvernements qui soutiennent des dictatures héréditaires comme au Gabon ou au Togo, des régimes issus de coups d’Etat, comme au Congo ou en Mauritanie, prétendent donner des leçons d’éthique politique à une puissante montante qui souhaite accéder, sur des bases indéniablement moins inégalitaires, à l’immense gisement des ressources africaines. De fait, ce nouvel acteur, qui se représente comme un pays du tiers-monde et se pose en alternative au tête-à-tête avec les anciens colonisateurs trouble un ordre qui semblait bien installé. Ce concurrent redoutable va paradoxalement stimuler le processus de recolonisation indirecte du continent.

Au ton paternaliste des années postindépendances a succédé, avec la montée du néo-conservatisme en Occident, un soi-disant « parler-vrai » qui est le discours d’une droite « décomplexée » qui n’hésite pas à exprimer publiquement des thèses aux fondements racistes évidents. L’ingérence économique directe s’accompagne d’un discours humanitaro-politique, entre mépris et fausse compassion, qui dissimule mal des stratégies impériales. La guerre « éternelle » et généralisée contre le terrorisme permet l’arrivée sur le terrain de forces militaires extracontinentales chargées en fait de veiller à la sauvegarde des intérêts impériaux. Les régions les plus affectées par cette dynamique sont d’abord celles qui recèlent des potentiels miniers stratégiques encore peu ou non-exploités. La République démocratique du Congo, théâtre d’une guerre effroyable – 4 à 5 millions de morts - pour les ressources du sous-sol, ou le Sahel aujourd’hui en sont des exemples révélateurs. La supervision par les Etats-Unis des services de sécurité un peu partout en Afrique et la création d’un commandement militaire américain dédié au continent, l’Africom, sont des manifestations explicites de la mise sous tutelle du continent sous couvert de la guerre mondiale contre le terrorisme.

Les nouveaux propagandistes du racisme décomplexé

« Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de proclamer qu’elle n‘était inquiète que de l’homme, nous savons aujourd’hui de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit. » Frantz Fanon - Les Damnés de la Terre (1961) ed. La Découverte poche, 2002, p. 302

Ceux qui pensaient que la hiérarchie des races théorisée au XIXème siècle colonial par Gobineau, un éminent précurseur du nazisme, avait été jetée aux poubelles de l’Histoire doivent déchanter. La guerre des civilisations, l’essentialisme et le déterminisme génético-culturel retrouvent droit de cité dans le discours des milieux dirigeants occidentaux. Cette libération de la parole raciste est évidemment favorisée par les liens de dépendance accentuée entre les métropoles et leurs anciennes colonies.

L’histoire est le champ de bataille des nouveaux propagandistes de la théorie des races et de la suprématie naturelle de la civilisation occidentale. La mémoire sélective, l’oubli et le martèlement incessant de l’idéologie dominante sont les leviers d’une opération visant à conditionner l’opinion en forgeant les idées reçues et les lieux communs de la représentation de l’autre. Les commissaires politiques de la bien-pensance – ils ont libre accès et sans restriction aux micros, plateaux de télévision et aussi aux tribunes des journaux les plus « sérieux » - sont, les agents de vulgarisation du racisme revisité.

La proposition de loi sur les « bienfaits du colonialisme » a éclairé d’un jour sinistre et abject la réhabilitation d’une idéologie qui justifie la spoliation et a causé des millions de victimes. Mais ce révisionnisme assumé n’est pas seulement l’expression d’une régression morale et intellectuelle. Il constitue la superstructure de la recolonisation, la légitimation d’un rapport de domination et la justification des politiques d’ingérence. Tout comme les lumières puis Jules Ferry ont rationalisé la dépossession et l’asservissement par la mission civilisatrice que l’Occident s’imposait pour sortir nos peuples de la barbarie dans laquelle ils étaient supposés se complaire.

Pour les théoriciens du racisme relooké et modernisé, l’échec des indépendances n’est pas imputable à l’héritage empoisonné du colonialisme, ni aux influences durables et destructrices des anciennes métropoles mais à l’incapacité de prendre son destin en main par des peuples définitivement immatures et figés dans leurs archaïsmes.

Un demi-siècle avant le discours de Dakar

« Le peuple colonisé est idéologiquement présenté comme un peuple arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en agitation sans aucune signification et, de ce fait, on a bien l’impression que pour ces peuples l’humanité a commencé avec l’arrivée de ces valeureux colons. »

Cette citation qui sonne comme une réponse préemptive au discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, Président de la République Française en juillet 2007 est tirée de L’An V de la révolution algérienne (1959), Frantz Fanon (, ed. La Découverte, 2001, p. 176). Comme on a pu le voir notamment avec les thèses de la « guerre des civilisations » et la proclamation de la « fin de l’Histoire », la guerre idéologique pour l’hégémonie mondiale du libéralisme ne s’encombre plus de considérations rationnelles. L‘arsenal des manipulations historiques et idéologiques que les maîtres d’hier ne cessent de mettre en œuvre n’a d’autre objectif que de multiplier les obstacles à la libération et à la désaliénation pour mieux organiser les nouvelles dominations et assurer la permanence de l’exploitation.

La crise du capitalisme financier de 2007 a mis à nu les pratiques de spoliation et de détournement à grande échelle des ressources aux dépens des plus faibles et des plus vulnérables. Pris à la gorge par ses propres turpitudes, le conseil d’administration de la planète, le G8 qui regroupe les pays les plus riches, a du admettre de nouveaux acteurs pour affronter les conséquences planétaires désastreuses de la déréglementation. Mais cette ouverture très relative, une « démocratisation » au rabais imposée par les événements, s’est vite refermée. Dès que les dirigeants effectifs du monde ont considéré que l’essentiel de la crise était absorbé, ils ont remis à leur place réelle les Etats qui ont cru qu’ils pouvaient avoir voix au chapitre. Les promesses de contrôle renforcé des activités financières ont été vite remisées et les pays qui ont cru, comme le Brésil ou la Turquie, qu’ils pouvaient être des acteurs de plein exercice dans le concert diplomatique mondial ont été sèchement rappelés à l’ordre.

Dans le désordre mondial l’Afrique ne pèse que de peu de poids. Sur la scène internationale, les chefs d’Etats du continent ne jouent que le rôle de faire-valoir. A l’occasion de réunions du G8 il est de bon ton de faire poser pour la photographie quelques potentats africains au milieu de responsables occidentaux, ravis d’exhiber les alibis de leur fausse bonne conscience. Mais qui est dupe ? Face aux offensives coloniales et aux dictatures qui leurs servent de point d’appui, loin d’être paralysés, les peuples résistent et n’ont pas abdiqué la lutte pour la dignité, pour la justice et pour une vie meilleure. Que ce soit sur le front des luttes syndicales, de la répartition moins arbitraire des richesses ou celui de la liberté de la presse, partout à travers le continent, des voix s’élèvent ; des femmes et des hommes s’engagent dans la lutte politique pour l’émancipation citoyenne. Les mythes fondateurs des indépendances ne sont pas morts.

Ce demi-siècle perdu pour le développement et la construction de sociétés fonctionnelles a néanmoins permis des progrès considérables en matière de clarification politique. Les vieilles lunes dogmatiques emportées par la chute du mur de Berlin ne peuvent plus servir de repoussoirs ou de prétextes aux autoritarismes.

Les dictatures sont nues et apparaissent pour ce qu’elles sont : des systèmes d’oppression et de prédation à l’origine de tous les blocages politiques, économiques, sociaux et culturels. Les indépendances vidées de leur contenu démocratique exposent leur vulnérabilité : les acquis ne sont point irréversibles. La domination a seulement changé d’apparence. La liberté pour laquelle ont combattu des militants qui ont souvent tout sacrifié a été confisquée par des pouvoirs soutenus par l’ancien colonisateur.

Libération et démocratie

Les luttes politiques d’aujourd’hui consistent un peu partout à redonner un contenu politique dans lequel se reconnaissent enfin les populations et sans lequel l’indépendance n’est qu’une grimace. Un drapeau, un hymne national et une garde prétorienne ne suffisent pas à faire un pays. Ce contenu politique est universel, il est essentiellement fondé sur la promotion des libertés publiques et privées, la primauté de l’intérêt général, la reddition de comptes par les élus et la souveraineté du Droit.

Pour Fanon (in Pour la révolution Africaine) « La libération de l’individu ne suit pas la libération nationale. Une authentique libération nationale n’existe que dans la mesure où l’individu a amorcé irréversiblement sa libération »

La libération réelle, la poursuite du processus enclenché par les luttes pour les indépendances, ne peut s’envisager qu’au moyen de cadres institutionnels démocratiques réels, représentatifs et forts. Les libertés démocratiques sont l’unique voie pour que nos pays puissent enfin sortir de l’impasse de la domination et de la misère. L’histoire montre, sur tout le continent africain, ici à Haïti et ailleurs, que l’expression des immenses capacités créatrices des peuples ne peut faire l’économie de la liberté et du droit.

C’est également la condition nécessaire et préalable à la modification du rapport de force international et son rééquilibrage en faveur des pays du sud.

Les dirigeants sans autre légitimité que la force des armes et le soutien extérieur ne pèsent d’aucun poids dans le concert des nations. Les grandes puissances qui sont des démocraties – imparfaites certes – à l’intérieur de leurs territoires auront bien plus de difficulté à maintenir l’organisation fascisante de leurs relations avec les pays moins avancés.

La démocratie n’est pas un état figé, pour survivre elle doit être irriguée de débats et de controverses. Ses défenseurs, hommes politiques, élus, mais aussi – surtout – intellectuels, syndicalistes, journalistes, élites cultivées et citoyens en sont responsables. La pluralité d’opinions, la diversité et les contradictions sont les moteurs du progrès pour autant que le droit en demeure l’arbitre suprême.

Il n’existe aucune fatalité de l’échec pas plus que le drame ne saurait être le mode habituel de vie de nos peuples. Les solidarités de progrès et les convergences des luttes, la résistance aux dictatures et aux hégémonies néocoloniales et impériales sont les jalons de la voie du redressement. La solidarité et l’internationalisme, celui de notre frère Fanon, martiniquais, caribéen, français, algérien, africain, palestinien… constituent un repère très important, une référence puissante et inoubliable, qui confère une dimension encore plus grande à la lutte des peuples.

L’actualité de Fanon, moudjahid internationaliste

Fanon a mis en lumière, en sa qualité de psychiatre, d’essayiste et de militant l’unité du monde colonisé traversé de contradictions. Ainsi pour le moudjahid Fanon, il n’y a guère de différences dans le combat mené par les peuples dominés que ce soit aux Antilles, en Afrique ou en Amérique latine.

Pour la majorité des peuples d’Afrique, au nord comme au sud du Sahara, ce demi-siècle aura été une tragédie. Pour reprendre une formulation frappante reprise par Pierre Vidal-Naquet « la tragédie nait quand on commence à regarder les mythes avec l’œil du citoyen ». Les mythes des indépendances formelles, des régimes forts, des partis uniques, des hommes providentiels et des élections en trompe-l’œil ont vécu. Faisons en sorte que d’autres mythes agissants, ceux de la liberté des peuples et de la souveraineté du droit viennent enfin les remplacer.

Et c’est précisément à ce niveau que la pensée et l’action de Fanon révèle toute son actualité et sa pertinence. Les mécanismes d’aliénation des peuples dominés, toujours en œuvre aujourd’hui et mis à nu par Fanon, n’ont pas évolué d’un iota. Les formes de domination ont certes changé mais leurs soubassements idéologiques et leurs objectifs stratégiques sont invariants. Si la recolonisation sous des apparences humanitaro-militaires n’invoque plus « la mission civilisatrice » mais la « responsabilité – à géométrie très variable – de la « communauté internationale », elle conserve sa nature oppressive, aliénante et son caractère dépersonnalisant. Pour ceux qui veulent occulter le passé colonial et le présent de la domination renouvelée, l’œuvre de Fanon serait dépassée. Mais la réalité est têtue, les mécanismes qui régissent les relations entre anciens colonisés et anciens colonisateurs sont toujours à l’œuvre. En Afrique, les « élites » de pouvoir qui méprisent leurs propres peuples sont une constante sociopolitique indéniable. N’en déplaise aux détracteurs des thèses fanoniennes, l’on peut observer sans grande difficulté qu’avec l’accentuation des fractures sociales dans les pays développés, les mécanismes de l’oppression coloniale ont été transposés dans le territoire même des colonisateurs d’hier.

La pensée en action de Frantz Fanon est actuelle. Plus que jamais.

Fondation Frantz Fanon : Séminaire PAPDA

Port-au-Prince : 9-10 Septembre 2010